Sous la contrainte du secrétaire d’Etat à la Défense chargé de la gendarmerie (Sed), Jean-Baptiste Bokam, les responsables régionaux de Aes-Sonel ont promis le retour et le maintien de l’alimentation en énergie électrique de la capitale du département du Haut Nyong.
Une enquête de Léger Ntiga à Abong-Mbang –
C’était sans compter avec les capacités des équipements et la résistivité de cette ligne de courant en provenance de Bertoua la capitale provinciale de l’Est. Puisque la lumière est repartie moins de 12h après Dans une ville où pratiquement, chaque concession dispose d’un groupe électrogène. Du fait de cette situation, les populations souffrent du renchérissement des prix des tous les produits et des maladies diarrhéiques, tant la fourniture en cette denrée est liée à l’offre d’électricité. Vivre à Abong Mbang est un exercice aussi périlleux que celui qui a conduit à la mort violente de deux élèves lundi dernier.
Trois jours après les tristes événements qui ont endeuillé le chef-lieu du département du Haut Nyong dans la province de l’Est Cameroun, la situation reste tendue sur le terrain. Derrière le calme apparent dans les chaumières, le mécontentement est vif. Les rancoeurs vis-à-vis du préfet du département indexé comme l’auteur des deux balles qui ont emporté le jeune Marcel Bertrand Mvogo Awono lundi dernier aussi. Dans cette atmosphère, la méfiance et la peur meublent depuis lors le quotidien des jeunes gens qui ont pris part aux manifestations ici. Pas étonnant alors que certains revisitent attentivement les images qui passent en boucle sur les chaînes de télévision locales. Cet exercice consiste à mesurer le niveau d’exposition aux représailles éventuelles des corps d’élite qui ont été appelés en renfort pour réprimer les manifestations de rue dans l’œuf. Surtout que la mission de ce dispositif de sécurité est également d’interpeller les meneurs et acteurs du "mouvement insurrectionnel de lundi dernier".
"Nous avons prescrit fermeté et diligence à nos hommes sur le terrain. Les populations ont exprimé leur mécontentement. Elles ont été comprises et nous sommes en train de travailler pour qu’il y ait une suite à leurs revendications. Pour cela, ça suffit. Le désordre doit cesser. Toute personne surprise dans cette posture sera gardée et pour longtemps". Menace à peine voilée du Sed, Jean-Baptiste Bokam aux populations au terme de la réunion de crise qu’il a présidée mardi dernier à la maison de la femme d’Abong Mbang. Pour la population dont le drame quotidien de la privation en énergie électrique s’assimile à la mort lente, la reprise des hostilités est possible à tout moment. La preuve, mercredi après midi, des jeunes se sont risqués à un autre mouvement d’humeur vite éteint par le retour de l’énergie électrique au même moment.
Les populations sont formelles. "La vie est devenue très difficile à Abong Mbang où tous les prix ont pratiquement doublé du fait de l’usage des groupes électrogènes dans tous les commerces. Ceci veut dire que nous utilisons le carburant dont le litre coûte 600Fcfa à la pompe, pour culminer à 800Fcfa dans les quartiers à la tombée de la nuit. Vivre cette situation pendant quatre mois, est à la fois pour nous un drame et un vrai calvaire. La situation que nous vivons dure depuis 2001. Mais elle n’avait jamais atteint le niveau des derniers quatre mois", se plaint Bernard T. le tenancier de "Angle sûr", un établissement hôtelier. Comme lui, même si le directeur régional de Aes-sonel affirme le contraire, d’autres résidents de la localité disent que la situation qui a conduit au mouvement populaire de lundi dernier, dure depuis la fin du mois de mai.
Instabilité
"Nous n’avions pas encore connu une aussi grande instabilité d’électricité auparavant. Depuis le mois de mai, la situation est intenable. Lorsque le courant arrive, il fait moins de 7h. Nos appareils se grillent. Rien ne peut se conserver dans les ménages. Pour la dernière session des examens officiels, c’est dans des conditions de précarité extrême que les enfants ont dû se préparer", relève Gustave Moamossé Sankandela, le maire de la commune d’Abong Mbang. Comme M. Moamossé, le médecin chef de l’hôpital départemental, le Dr Denis Nsame Nforniwe vit très péniblement pour l’établissement dont il a la charge, cet inconfort doublé d’une incertitude. "Nous n’avons pas de groupe ici à l’hôpital depuis un an. Le notre est tombé en panne et on opère pour des cas d’urgence avec des lampes tempêtes et torches. Pour l’éclairage courant de l’hôpital, on utilise les moyens du bord. Et de nuit, la pénibilité se fait plus importante du fait de la disposition des services les uns par rapport aux autres (puisque disposés des deux côtés de la route). Pour celles des familles qui veulent déposer les corps à la morgue, il faut se rendre à Bertoua tant nous avons des difficultés avec celle-ci depuis quatre mois au moins".
C’est pour toutes ces raisons que la population d’Abong Mbang et ses environs a entrepris d’organiser une manifestation de rue depuis le vendredi 14 septembre dernier. Ce jour là en effet, il n’y a eu ni casse, ni brutalité. "Les gens sont descendus dans la rue en masse. En l’absence du préfet parti à Nguelemendouka à l’installation du maire de cette localité. C’est donc le sous-préfet qui a géré la situation de manière pondérée. La route barrée au niveau du pont, n’a été ouverte que vers 23h. C’était une manifestation vraiment pacifique. Et puis est venu ce lundi au cours duquel les organisateurs ont voulu remettre ça en associant les agents de l’Etat et du secteur privé. Malheureusement, le préfet s’est mis à menacer et à invectiver. Jusqu’à cet instant où il tire à bout portant sur le jeune Mvogo Awono", témoigne Eugène Roger Ipouk, opérateur économique.
En effet, selon différents témoignages concordants, le préfet a promis au cours de ses consultations organisées le week-end, le retour de l’énergie électrique lundi vers midi. Par ailleurs, il a pris soin dès le samedi soir de faire appel au Groupement mobile d’intervention (Gmi) N°1 de Bertoua qui a aussitôt inondé la ville. C’est donc chrono en main que les populations scrutaient la réalisation de la promesse de Sylvestre Essama. Non sans appréhension. Dès 10h donc ce lundi, des jeunes gens érigent des barricades sur l’artère centrale attendant midi pour associer à leur mobilisation de force ou de gré les élèves des différents établissements de la ville. Organisés en guérilla urbaine, cagoulés ou bariolés de peinture, ils investissent les établissements à l’approche de midi.
Machettes
Déjouant ainsi, les prévisions sécuritaires du préfet qui manifestement n’a pas tenu une réunion de sécurité en bonne et due forme. Ainsi qu’il l’a reconnu lui-même, répondant aux questions du Sed lors de la réunion de crise mardi dernier. Le mouvement voulu par les autorités comme une action marginale connaît une adhésion populaire inattendue. Sortis de force des classes par des bandes armées de machettes, de gourdins et de haches, les élèves à qui les chefs d’établissements ont demandé de rentrer à la maison rallient le mouvement. Interrogés sur les mesures prises pour mettre la population scolaire à l’abri de cette manifestation, le délégué départemental et ses collaborateurs soutiennent qu’ils ont informé le préfet et les chefs de la sécurité de l’agression dont étaient l’objet les établissements scolaires.
Et le père Zambo de dire que seule la mise à la disposition des établissements, d’un cordon préventif de sécurité aurait pu dissuader ces jeunes gens de leur détermination à entraîner les élèves avec eux. “Nous avons été, mes confrères et moi brutalisés. Je dois dire qu’ils ont eu beaucoup de respect pour moi car, ils auraient pu nous faire mal. Dans ces conditions, il ne restait qu’une issue: Libérer les enfants en leur prescrivant d’aller à la maison". Des mesures qui n’ont pas convaincu Jean-Baptiste Bokam qui accable les chefs d’établissements de n’avoir pas identifié les agresseurs. Toujours est-il que, la rue gronde. Et toute la manifestation se déporte au lieu dit carrefour du collège Backer où le préfet, Sylvestre Essama somme la foule massée en face de lui de reculer alors que "le Gmi multiple des actes de provocation dans la ville par de nombreux tirs en l’air".
M. Essama ordonne alors, pour cause de résistance, que l’on interpelle et moleste un certain Serge, coiffeur au centre commercial d’Abong Mbang. Deux autres jeunes sont également violemment roués de coups. Ce que ne supporte pas la foule qui réagit par des jets de projectiles. Le préfet ordonne une fois de plus à la foule de reculer. Elle, au contraire avance. "Il empoigne son arme à cet instant précis et de deux balles atteint le jeune Mvogo à la poitrine. Celui-ci s’écroule et alors qu’il est secouru par son ami et camarade Jean Jorès Shimpe, le deuxième adjoint au commissaire de la sécurité tire et l’atteint lui aussi du côté gauche de la poitrine. La suite est une série de tirs nourris en l’air et en direction de la foule. De nombreux blessés tombent", témoigne Jean Pierre Koguela agent de l’Etat en service à Abong Mbang. Dans la panique généralisée, les jeunes remontent la rue principale et incendient la préfecture. La résidence du préfet est, elle aussi incendiée. Les effets du 2e adjoint au commissaire de la sécurité publique d’Abong Mbang sont entassés dans la cour de la maison en location qu’il occupe. Les enfants y mettent aussi du feu. Il s’en suit une chasse à l’homme qui tarde à livrer son bilan.