L’amère patrie
L’année 2008 a mal commencé pour le Cameroun, comme se sont du reste mal levés les soleils des indépendances dans le ciel des Afriques. Vous qui lirez ces mots, prenez-les pour ce qu’ils sont : un cri du cœur d’un enfant d’Afrique qui se souvient…
Cette année 2008 marque en effet le cinquantième anniversaire de la décolonisation et, pour les Camerounais, elle rappelle à nos mémoires la mort violente d’un résistant. Mais voilà, cinquante ans après, cinquante longues années après les combats menés par nos hérauts pour la liberté et pour la maîtrise de notre destin, où en sommes-nous ? Quel héritage avons-nous reçu ? Qu’en avons-nous fait ? Quels actifs laisserons-nous à notre tour aux générations futures ? À ces questions, suivent d’autres, plus cruelles encore, pour qui veut continuer à ausculter le malingre corps collectif que nous traînons de cliniques occidentales en hôpitaux chinois. Quelle commémoration utile nous préparons-nous à rendre à ceux qui, comme Um Nyobè, tombèrent sous les balles de l’oppresseur ? Quels bilans ou interrogations prospectives sommes-nous donc prêts à réaliser afin de regarder notre passé sans complaisance avant de nous tourner vers l’avenir sans réticence ?
Du nord comme au sud du continent africain, à quelques rares exemptions près, ce sont des larmes d’indigence qui coulent, ce sont des lamentations horrifiées qui s’étirent en longs sanglots déplorant la famine qui menace ou les abominations et autres guerres qui perdurent. Sus à l’amère patrie ! La ritournelle résonne souvent aux oreilles des humains priés de voler au secours des suppliciés et des souffreteux de l’Afrique.
Et pourtant…
Il revient généralement aux dirigeants responsables de protéger leur peuple. Ils s’avèrent plus enclins à les terroriser qu’à tenir leur rang. Ils devraient pourtant assumer les charges inhérentes à leurs fonctions, gérer de manière irréprochable les biens nationaux, assurer l’impartialité de l’Etat et la paix sociale, veiller à la bonne administration de la chose publique et au fonctionnement régulier des pouvoirs établis. Tout cela, je vous l’accorde, est connu. Il leur revient aussi de prévoir. Or, nous avons le sentiment que tout pouvoir que nous observons est d’ordinaire englué dans l’imprévoyance et paraît davantage subir les événements qu’il ne les anticipe. Déboussolé en permanence, il s’avère ainsi incapable de faire face aux versatilités de la conjoncture et demeure incapable d’en corriger les effets négatifs, laissant cette activité aux humanitaires ou à la compassion extra-africaine.
Et pourtant…
Le bon sens, le simple bon sens, nous apprend qu’il appartient aux dirigeants responsables de proposer à leur pays, lorsque la situation le requiert, un ordre du jour comprenant les dates et les grands thèmes qui lui permettront de mieux savoir d’où il vient pour mieux se propulser vers des horizons plus prometteurs. Hélas, cette manière d’appréhender le monde et de faire face aux imprévus est la chose la moins désirée en Afrique ! Au regard de ce qui se passe aujourd’hui au Cameroun, force est de constater que des drames se profilent à l’horizon et pourtant, l’inconscience du pouvoir sidère pendant qu’une forme d’abattement, une résignation au malheur et un flot d’amertume prospèrent. L’agenda de la nation, celui qui aurait dû donner foi en la mère patrie, ne comporte qu’un seul thème, un seul sujet, une unique préoccupation : le sort en 2011 du guide isolé de Mvomeka. Est-ce le bon sujet ? Non ! La vampirisation du débat national fonctionne à plein autour d’un absent, autour d’une ombre n’ayant que son image en vue et rien d’autre.
Débat public
Il a donc résulté de cette focalisation, ruineuse en énergies créatrices et dispendieuse en termes de ressources humaines abusivement inoccupées, une obstruction volontaire et programmée du débat public. En jouant avec une constitution -dont une partie a été proclamée inapplicable par celui qui l’a promulguée et qui est tenu d’en garantir le respect et l’application-, nous sommes de nouveau entrés dans la zone grise où l’avenir d’un peuple s’étiole, s’opacifie. Il était clair, depuis le nouveau millénaire, que le Cameroun marchait sur la tête car fonctionnant avec un instrument fantôme de régulation des pouvoirs. Il n’existait pas ou, à tout le moins, la constitution en vigueur (laquelle ? dites-moi quelle est la véritable charte fondamentale et de référence au Cameroun !), n’était qu’un squelette fantomatique issu des accords de 1996 ; ils avaient pour but de mettre honorablement fin aux contestations politiques et sociales qui avaient secoué le pays en 1991. Souvenons-nous que lors de cette période, des forces sociales (les sauveteurs), des forces artistiques (des musiciens) des forces intellectuelles, journalistiques et économiques (Célestin Monga et Pius Njawé, pour ne citer que ces deux exemples) coalisèrent dans une réfutation inédite de la confiscation du récit national. Une nation, comme dirait Césaire, « n’est pas une taie d’eau morte. » Elle survit à sa momification.
La modification de la constitution survenue le 10 avril dernier prouve, une fois de plus, que la réforme de 1996 n’avait été qu’une monnaie de singe négligemment jetée au peuple par un pouvoir expert en rouerie et peu concerné par l’établissement d’une vision de prospérité et de concorde nationale. L’actuelle modification, exécutée selon le bon plaisir et la convenance personnelle du chef de l’Etat, nous fait comprendre, rétrospectivement, que 1996 fut un marché de dupes. Dans un tel cadre, ou mieux, dans un tel État sans cadre, c’est-à-dire sans constitution, à travers le mécano institutionnel actuel réduit aux entourloupes et aux mistigris, l’État existe-t-il encore ? La présidence existe-t-elle encore ? Tout laisse à croire que la menace la plus grande, dans le climat délétère où les auteurs du putsch institutionnel d’avril ont conduit le pays, sera un jour de considérer, pour la première fois au monde, que les dirigeants d’un pays n’auront pas existé.
En effet, en regardant de plus près les transformations constitutionnelles de la décennie écoulée, comment qualifiera-t-on un régime ayant renoncé à mettre en œuvre les éléments contenus dans la constitution ? En l’espèce, il s’agissait de l’établissement du Sénat. Mais la seconde chambre parlementaire consacrant le pouvoir des assemblées traditionnelles ou religieuses n’a jamais vu le jour. Elle a englouti des énergies et les faiseurs de miracles pour eux-mêmes y ont trouvé une formidable aubaine à extorsion d’argent. Pourtant cette chambre des autorités traditionnelles et des sages était nécessaire pour un équilibre entre les veilleurs traditionnels et les modernistes. Les autorités traditionnelles ou cultuelles sont tolérées, parfois redoutées (Le sultanat de Bamoun ou le Lamido de Garoua) voire reconnues de fait, tout en étant dépourvues de toute onction constitutionnelle. La réforme de 1996 aurait donc pu constituer une avancée significative. Elle a été ruinée de son ambition… faute d’ambition car les revenus pétroliers ont augmenté de plus de 30% de ce qui était espéré cette année. Mais à quoi servira cette manne inattendue ?
« Une loi injuste n’est pas une loi, s’écria Saint Augustin. » Une constitution dont on a estimé qu’une partie n’était pas applicable est-elle encore une constitution ? Non ! En définitive, le simulacre de modification qui a eu lieu le 10 avril au parlement de Yaoundé, et qui permet au président vacataire de se représenter pour une autre vacation illimitée a des allures de forfaiture. Elle risque d’être suivie par une autre, plus épouvantable encore : la perspective qu’il y ait, bientôt, des élections présidentielles anticipées.
Tripatouillage
Il conviendrait, si le pouvoir s’entêtait à cuisiner une telle bouillabaisse électorale, par désinvolture ou par enivrement dû à sa posture hautaine, que l’opposition annonçasse son refus de participer d’ores et déjà à cette mascarade. Tout tripatouillage supplémentaire d’un texte rendu sans objet, car juridiquement contestable et politiquement illégitime, doit être dès à présent dénoncé. Désobéir à une loi injuste est donc un moyen de sauvegarder la véritable réforme et l’esprit des institutions. Un peuple qui ne se dote pas d’un tel outil est condamné aux errements que nous déplorons. Désobéir à un ordre de concourir à une élection quand on ne sait rien du recensement et du collège électoral visé serait une pantalonnade de plus dans la liste suffisamment pleine de turpitudes publiques. Oui, au rythme où vont les choses, ce qui menace les acteurs de la scène politique camerounaise, c’est le procès en illégitimité qu’ils ont ouvert eux-mêmes et qu’ils risquent d’approfondir.
Les soleils des indépendances se sont mal levés dans le ciel des Afriques, disais-je, mais il reste encore des options possibles pour éviter que les fruits offerts par la mère patrie à ses enfants ne soient pas d’amertume. Il est donc encore possible que le cours de l’histoire change et que la nation camerounaise, fière et belle par ses potentialités, grandiose et enviée par sa position géographique, impétueuse et ingénieuse aussi par la richesse de ses créateurs, le talent de ses sportifs, l’ingéniosité de ses populations, reprenne vie et espoir durable. Il est parfaitement possible que l’astre solaire d’Etoudi, après avoir davantage brillé par ses absences que par sa capacité à mobiliser les atouts du pays et à fédérer ses forces constructives, se retire.
En renonçant à se porter candidat, en renonçant à organiser des élections avant leur terme, en veillant pendant trois ans à la clarté des préparatifs destinés à ancrer le pays dans la mondialisation des réussites et non dans le replâtrage des déficits, en redonnant toute l’attention requise à l’éducation d’une part et à l’ardeur économique d’autre part, il aura accompli une meilleure entrée dans l’histoire en trois ans qu’en près de cinquante ans de carrière vie publique et fantomatique. Qu’il se rassure, il a déjà battu les records de durée au pouvoir que seul son voisin gabonais peut lui contester.
Opposition
Si nous ne voulons pas désespérer de la politique, une autre instance mérite d’être mieux structurée et organisée : l’opposition. Si elle veut emporter l’adhésion ou, avant elle, mériter ce sentiment qu’on appelle le respect, elle doit elle aussi revoir son fonctionnement pour devenir non point la pâle copie de son prédécesseur , mais un authentique homme ou femme d’Etat ainsi que nous le propose Le Libéria d’Ellen Johnson Sirleaf. Il nous manque une opposition ambitieuse. Digne, elle a montré sa capacité à ferrailler contre l’omnipuissance. Pour la conscience qu’elle a de son rôle et pour faire partager l’ambition, non pour elle-même mais pour le pays quelle aspire à gouverner, elle doit consacrer sa pugnacité et ses talents à s’adresser à tout le pays.
Au Cameroun, l’opposition a depuis cinquante ans été cantonnée dans la nuit de la clandestinité, dans le crépuscule de l’exil ou dans le clair-obscur de l’assignation à résidence contrôlée. Elle devrait proposer au pays les débats que le pouvoir officiel peine, refuse ou ne veut pas inscrire à l’agenda national. Elle devrait très clairement dire qu’elle ne prendrait pas part à un concours tronqué pour une élection présidentielle dont l’enjeu serait l’établissement ou le rétablissement d’une présidence à vie. Elle devrait s’engager solennellement et dire qu’en cas de victoire, elle organiserait un vrai débat pour une constitution originale et conforme au génie camerounais et aux particularités de son peuple. Elle devrait prendre l’engagement de redonner aux ambassades et représentations du Cameroun à l’étranger, une respectabilité et un cadre de travail dignes. Ces deux éléments semblent s’être évaporés dans les brumes matinales encombrant les esprits des joueurs de « songo » déguisés en hommes d’État. Elle pourrait s’engager, tout aussi solennellement, à écrire une nouvelle page du récit national en donnant chaque année rendez-vous au peuple pour juger de l’action accomplie et des progrès engrangés en matière de construction des infrastructures routières, en matière de respect du patrimoine forestier et environnemental, en matière de dynamisation de la culture vivante et des arts du sacré, en matière de bonification de nos territoires, de valorisation de nos artistes et d’exportation de nos savoirs en ce qui concerne l’architecture, l’agriculture, la médecine traditionnelle, l’arboriculture et les technologies nouvelles.
L’opposition devrait aussi, pendant qu’elle n’a pas à subir un agenda imposé par la charge suprême, accepter le suprême et exaltant sacrifice qui consiste à faire penser le pays. Est-il donc si difficile de recenser les maux du pays et de permettre à la nation, réfléchissant enfin à son avenir, d’imaginer les voies autonomes pour sortir de l’enfermement monétaire, pour sortir de l’enfermement militaire, pour sortir de la nasse sanitaire ? Comment ignorer que l’espérance de vie d’un Camerounais ne soit aujourd’hui que de 46 ans quand le président, à près de quatre-vingts ans, ne songe qu’à son confort et ne rêve que de se perpétuer à lui-même ?
Pilotage à vue
Aux gouvernants comme à l’opposition, je leur dis que notre génération en a assez des pilotages à vue alors que les peuples vivant avec leur temps, adoptent un projet et une stratégie capables de soutenir leurs ambitions d’émancipation et de développement. Aux amateurs et autres experts en pleurnicheries, disons leur tout net que notre génération en a vraiment marre de ceux qui râlent et ratiboisent en permanence les desseins d’envergure. Nous n’en pouvons plus des adeptes du frein à main qui ralentissent l’allure d’un peuple alors que celui-ci veut accélérer sa foulée et élargir sa vision du monde. Nous en avons plus qu’assez des petitesses étatiques alors que nos ressources nous autorisent à prétendre à un bien-vivre plus élevé et conforme aux standards de la globalisation. Notre génération en a assez des accouplements dérisoires entre des pouvoirs factices et des oppositions sans idées motrices. Notre génération, restée au pays ou éparpillée aux quatre vents, a entendu le cri de la mouette. Il signale ce qui vient avec l’aurore et, parfois, indique de quel côté de la mer avance l’horreur. Il n’est donc plus temps de gémir et de se préparer à gémir encore plus ; le moment est simplement venu d’assumer notre tâche de forgeron de l’espoir au pied de l’arbre de la connaissance et de celui de l’application de nos savoirs. Il est temps de passer du stade de la peur du fouet à celui de la vitalité retrouvée. C’est ainsi que ne seront pas vains les combats de Um Nyobè, les sacrifices de nos pères et de nos mères porteurs des repères et des desseins essentiels.
Enfin, je veux me souvenir de ceux qui sont tombés sous les balles de nos propres fusils pour avoir protesté, depuis l’aube jusqu’à ces dernières semaines, dans les rues. Ils ont appelé à un destin plus conforme à nos attentes sur la terre de nos ancêtres. Je veux aussi dire, à ceux qui ont encore une oreille tendue vers le sensible et non tournée vers l’insubmersible écho de leur grandeur, qu’un compositeur, Lapiro de Mbanga, croupit dans une cellule sordide. Sa place est tout entière au milieu de son orchestre et auprès des siens pour notre alimentation générale et pour notre bonheur partagé. Qu’on lui rende ce qu’on lui a pris : sa liberté. Et nous écrirons dès maintenant un autre demain, rempli de pages plus ensoleillées pour sortir ensemble de la longue nuit de nos silences et de nos somnolences.
Alors, en écoutant les chansons de ce formidable musicien et celles de ses frères et sœurs en enchantements, nous évacuerons de nos têtes les sempiternelles récriminations contre la mère patrie.
Nîmes, le 7 mai 2008
* Écrivain (prix Eve Delacroix, de l’Académie française, en 2007 pour le roman Silikani, publié aux éditions Gallimard). Adresse : Résidence Marc Aurèle, 67 Avenue Jean Jaurès, 30 900 Nîmes, Tel : 04 30 01 90 88
Mail : eugeneebode@club-internet.fr
Par Par Eugène Ébodé*

