Où sont les Noirs ?
N’essayez pas de rechercher sur Internet les acteurs africains qui sont un jour passés à Cannes, vous seriez déçus d’avoir tenté l’expérience. Le moteur de recherche Google vous redirige automatiquement vers les acteurs… américains.
Les pointures noires du cinéma international ont certes toujours été régulièrement invitées sur la Croisette. Mais elles sont souvent restées abonnées aux seconds rôles, aux seconds rangs. Toujours cantonnées à des récompenses symboliques. Pour preuve, la décoration remise mercredi à Sidney Poitier, fait Commandeur des Arts et des Lettres par le ministre français de la Culture. Qui se souvient qu’il est le premier acteur noir à avoir obtenir un Oscar en 1963 ? Se rappelle t-on plus du tremblement de terre de 2002, quand deux acteurs noirs, Denzel Washington et Halle Berry, ont reçu le couronnement suprême ? Les seuls depuis Sidney Poitier.
"Hommage spécial"
L’acteur américain Morgan Freeman a lui aussi eu son quart d’heure de gloire cannoise. C’était il y a un an, lorsqu’il remettait la Palme d’or aux frères Dardenne pour L’enfant. M. Freeman venait de recevoir, lors d’un dîner de 150 couverts dans les salons de l’hôtel Carlton, le “ trophée du festival ”, des mains de son président, pour l’ensemble de sa carrière. A Cannes, on appelle ça un “ hommage spécial ”.
Toujours l’an dernier, le second opus de Lars Von Trier, Manderlay, avait pourtant mis les pieds dans le plat. Il condamnait l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, parce qu’elle n’a en rien résolu la ségrégation ou le racisme, selon le réalisateur danois. Provoquant donc. Dans le casting, 90% d’acteurs noirs. Danny Glover (1) n’étant pas Nicole Kidman (l’interprète principale du premier volet de la trilogie Von Trier, Dogville), Manderlay est passé quasiment inaperçu.
Le comédien ivoirien Isaac de Bankolé, qui incarne dans Manderlay un esclave rebelle, affirmait à la sortie du film qu’“ il est facile de parler du problème de l’esclavage aux Etats-Unis. Mais je voudrais aussi voir l’Europe et la France maintenant s’y attaquer ”. Il ne croit pas si bien dire. La France vient de commémorer pour la première fois de son histoire l’abolition de l’esclavage (en 1848), et une semaine plus tard, d’adopter une loi sur l’“ immigration choisie ” !
Trêve de fatalisme
Aujourd’hui, la planète cinéma a besoin d’un nouveau séisme. D’une onde de choc comparable à celle provoquée par la Palme d’or 2004, décernée à Michael Moore pour l’incisif Fahrenheit 9/11. A ce titre, le sacre d’Indigènes, de Rachid Bouchareb, pourrait changer la donne. Pour une fois. Reste à savoir si Jamel Debouzze et Samy Nacéri réunis font le poids face au glamour de Penelope Cruz…
Trêve de fatalisme. Il n’y a à ce jour qu’un acteur noir qui ait suscité un engouement sans précédent. Et qui a bien failli faire vaciller le Palais des festivals à coups de décibels supersoniques en 2005, entre percussions et cris de milliers d’enfants. Il est gentil, mignon, ne fait pas de vagues, ne remet pas en cause de vilaines choses et a un fan club à faire pâlir les stars hollywoodiennes. Il s’agit d’un petit bonhomme tout nu. Kirikou. C’est aussi ça Cannes.
Soufflons sur les paillettes. Au fond, la Croisette n’est que le micro-reflet d’un phénomène global, universel et indéniable.
Le problème de la présence des acteurs noirs, c’est qu’elle n’est pas visible. Qui se souvient de la rébellion d’Amistad, pourtant réalisée par Steven Spielberg ? Combien de temps le documentaire Rize de David La Chapelle, sur les danseurs urbains des ghettos de Los Angeles (indice : ça se compte en jours) est-il resté à l’affiche ? Pourquoi le film 1802, l’Epopée guadeloupéenne, sur la résistance des esclaves face aux troupes napoléoniennes, a-t-il mis quatre ans avant de trouver un diffuseur en France ?
En attendant de trouver les réponses, ouvrez l’œil, et cherchez les Noirs.
1) Danny Glover devrait réaliser un film sur Toussaint Louverture, le leader de la révolte haïtienne du XVIIIe siècle. Le cinéaste réunira une jolie distribution (Mos Def, Wesley Snipes, Angela Bassett) et des acteurs africains et haïtiens. Il devrait également être à l’affiche d’un film sur la vie de Sam Nujoma, père de l’indépendance de la Namibie.

