Mandela – Biya : une relation manquée
L’ancien président sud-africain a donné l’occasion au président camerounais de devenir un grand dirigeant de l’Oua, et de bâtir une relation solide entre le Cameroun et l’Afrique du Sud. Mais Biya a raté le coche.
Plusieurs semaines avant la tenue du sommet de l’Organisation de l’unité africaine (Oua) en juillet 1996 à Yaoundé, des émissaires du président sud-africain, Nelson Mandela, arrivent au Cameroun pour voir comment se prépare l’événement et, surtout, prendre des dispositions pour le séjour de leur chef d’Etat au Cameroun. Ce dernier veut en effet passer quelques jours au pays de Biya avant l’ouverture du sommet. Ses émissaires ne bénéficient – hélas ! – pas de l’attention souhaitée des autorités camerounaises. Mandela décide d’assister juste à la cérémonie d’ouverture et de continuer à Londres pour une visite d’Etat, puis Paris où il est l’invité spécial du président Jacques Chirac à la fête du 14 juillet.
Arrivé à Yaoundé au petit matin du jour du sommet, entre 5h et 5h30, Paul Biya n’est pas à l’aéroport pour l’accueillir. C’est Simon Achidi Achu, alors Premier ministre, qui fait le déplacement de l’Aéroport international de Yaoundé – Nsimalen. Aussitôt après la cérémonie d’ouverture, Mandela repart pour son périple en Europe. Paul Biya réalise l’erreur commise et cherche à sauver les meubles. Le président camerounais entreprend des démarches pour se racheter. Jacques Chirac réussit à convaincre Mandela de faire l’escale technique qu’il effectue habituellement à Abidjan, plutôt à Yaoundé. C’est ainsi que le président sud-africain s’arrête dans la capitale camerounaise sur son chemin retour, pour 20 minutes. Une marée humaine est mobilisée pour le recevoir.
Un simulacre de rattrapage
Au cours d’un entretien en tête-à-tête, Mandela confie à Biya qu’il souhaiterait se rapprocher davantage de lui durant son mandat à la tête de l’Organisation de l’unité africaine (Oua). Il en est devenu le président en exercice à l’issue du sommet de Yaoundé. Nelson Mandela a en effet des idées précises sur des solutions à la crise qui continue de secouer la région des Grands lacs, malgré la fin du génocide rwandais. Il pense que le président de l’Oua et lui peuvent se rapprocher pour mettre en exécution ces idées. Mandela suggère à Biya d’effectuer sa première visite officielle en tant que président de l’Oua en Afrique du Sud afin qu’ils conçoivent un projet de paix pour la région des Grands lacs. Il propose d’ailleurs au président camerounais de faire de la résolution de la crise des Grands lacs son cheval de bataille durant son mandat. Sur ces entrefaites, Biya promet à Mandela de lui envoyer une correspondance dès la semaine suivante afin qu’ils s’accordent sur une date. Depuis, plus rien !
Quand Pius N. Njawé est jeté en prison en décembre 1997, au sujet de l’affaire du malaise cardiaque de Paul Biya, Mandela envoie un émissaire pour rencontrer le président. Pendant une semaine, ce dernier ronge ses freins à Yaoundé. Il ne rencontrera pas le prince d’Etoudi. Aucun membre du gouvernement, ne le reçoit d’ailleurs. Sur le chemin du retour en Afrique du Sud, il fait escale à Douala et cherche le directeur du Messager à New-Bell pour lui transmettre le message de Mandela.
Une opportunité historique ratée
Au regard de ces épisodes relationnels, la différence entre Biya et Mandela saute aux yeux. Mandela se soucie des autres, alors que Biya semble s’en ficher. L’ancien chef d’Etat sud-africain se projette comme un humaniste, un homme épris d’union et de progrès malgré son âge avancé. Le concept de la renaissance africaine dont Thabo Mbéki, l’actuel président sud-africain a fait son cheval de bataille, est un concept partagé par les leaders de l’African national congress (Anc) sous la houlette de Mandela. La proposition qu’il fait à Biya de réfléchir sur les grands problèmes de l’heure avec en priorité les Grands lacs traduit sa conception des choses. A l’opposé, Biya aime bien jouir des délices liées à son rang, mais sans toujours assumer les contraintes du pouvoir. Son comportement fait penser qu’il n’a aucune pitié pour autrui, aucune ambition pour l’Afrique… Il aurait pourtant joué un rôle fondamental tout au moins en Afrique centrale, mais on ne le sent pas.
L’Afrique du Sud et le Cameroun auraient bien pu opérer un rapprochement durable à travers l’opportunité historique offerte par Nelson Mandela et l’Oua au président Paul Biya. L’on est passé à côté d’une occasion de poser les bases d’une relation gagnante. Si le pays de Biya avait une diplomatie dynamique, il serait l’un des premiers à profiter, notamment sur le plan des investissements, dans les deux sens. La faiblesse du cadre institutionnel a découragé certains opérateurs camerounais qui visaient l’Afrique du Sud. En revanche, la morosité de l’environnement des affaires au Cameroun a foiré pas mal d’initiatives sud-africaines. Les cas comme Mtn-Cameroon sont des exceptions qui confirment la règle.
Par Marlyse SIBATCHEU


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