Biya et la mémoire de Jeanne-Irène*
On s’en souvient…
Deux femmes ont convergé positivement avec Biya. Deux femmes, mais chacune à son tour. D’abord Jeanne-Irène Atyam, puis Chantal Vigouroux. Deux femmes pour une vie sentimentale éloignée de toutes turbulences. La mort de Jeanne-Irène Biya en 1992 a véritablement ébranlé le président sans pour autant le fragiliser. Ce ne fut pas son talon d’Achille. Elle fut sa compagne de tous les premiers combats depuis leur mariage le 02 septembre 1961 à Antony, banlieue au sud de Paris. En Jeanne-Irène, Paul Biya posait la détermination de sa réussite. Il la consultait pour certains sujets. Le président parlait de son travail, des écueils et des angoisses d’Etoudi. Elle l’aidait à choisir ses amis, lui conseillait ses hommes de confiance. Tout en gardant certaines limites, elle jetait tout de même un regard pointilleux sur les affaires de son époux et restait proche des amis du président dont elle était porte-parole auprès de celui-ci. Pour un poste de directeur général ou de président de conseil d’administration, Jeanne-Irène était contactée par la nuée de courtisans qui assiégeaient le palais. Il lui arrivait également de parrainer la carrière d’un diplômé inconnu. Elle fut la première à conseiller son époux d’accepter le poste de président de la République après le tête-à-tête Ahidjo-Biya. Elle a également contribué à préserver l’image de marque de son mari. C’est encore elle qui, le 6 avril 1984, encourage le président à tenir le gouvernail après le putsch manqué de la Garde républicaine. C’est Jeanne-Irène qui s’est révoltée contre la “ misère ” du président qui ne possédait comme seul bien immobilier connu au pays qu’une modeste villa dans le quartier Anguissa. C’est elle qui exigea que Paul Biya bâtisse une résidence digne de son rang dans son village natal ; d’où la villa présidentielle de Mvomeka’a construite par Clément Cacoub […]
Entre 1992 et 1993, Mvomeka’a était plus qu’un lieu de recueillement où Paul Biya affichait sa nostalgie dans la petite villa qu’il préférait de loin à la grande résidence, comme pour rattraper le temps et exorciser une solitude de deux ans de veuvage sanctifié. Deux interminables années durant lesquelle, Paul Biya avait trouvé un précieux refuge dans le travail. A Mvomeka’a comme à Etoudi, Biya noyait sa solitude dans le travail. Désormais le président prenait son petit-déjeuner seul, tout seul, en proie à sa réflexion. Biya se réveillait tôt, prenait son petit déjeuner. Il allait ensuite au bureau et se perdait dans les parapheurs, comme pour que le temps suspende son vol. On pourrait aussi emprunter à Lamartine le fameux “ un seul être vous manque et tout est dépeuplé ”. Beaucoup auraient souhaité meubler cette solitude. Mais Biya préférait se doper de parapheurs. Les réflexes furent érigés en seconde nature. Biya mangeait léger et s’attardait sur les apéritifs, parfois en appelant un proche ou un ministre. Contrairement à ce que l’on croit, Biya aime parfois être entouré, mais légèrement entouré. Le Bulu mange rarement seul, c’est presque une tradition. Biya avait intérêt à combattre la solitude, à continuer le combat pour la mémoire de Jeanne-Irène. Il ne fallait pas faiblir.
Emvana, Michel Roger : Paul Biya : les secrets du pouvoir, Paris, Karthala, 2005, 290 pages. Texte extrait des pages 64,65,66.
* Le titre est de la rédaction
Par Frédéric BOUNGOU

