“ Coopération Cameroun : la France fait mal
Il y a quelques mois (juin 2008), la Fondation Paul Ango Ela de géopolitique en Afrique centrale a présenté le rapport final d’une enquête sur les perceptions et représentations de la coopération française par les acteurs et les décideurs au Cameroun. Conduite par d’imminents chercheurs camerounais (Alain Didier Olinga, Georges Awoumou, Apollinaire T. Amougui et Fred Ekobo), la première partie de cette enquête amène les différents acteurs (Camerounais et Français) à apprécier divers domaines de la coopération entre les deux pays : l’économie, la santé, l’éducation, la gouvernance, les travaux publics, la culture, le C2D-Apd, la relation politique. La deuxième partie, quant à elle, tente de recueillir les perceptions et représentation de l’implication de la France au Cameroun.
Cette partie dresse les éléments d’analyse issus des 75 entretiens menés par l’équipe des chercheurs.
Dans un contexte de crispation de la représentation sociale et collective de cette relation partenariale, perceptible depuis la décennie 1990, cette étude vise à mettre en lumière la manière avec laquelle des Camerounais et des Français dont la fonction et le statut font autorité dans leurs domaines respectifs, “ situent ” et analysent cette relation. Placée chronologiquement en prélude à l’évaluation des outils de cette coopération France-Cameroun, ce travail a pour vocation de mettre en lumière le faisceau de représentations et de cognitions que ce lien génère au Cameroun.
Bien plus, il relève des éléments objectifs et non exhaustifs des déterminants majeurs qui orientent, nourrissent, conditionnent et structurent la manière avec laquelle cette relation duale est vécue, ressentie, perçue.
Dans son récent rapport adressé au président de la République (française) sur la France et la mondialisation, Hubert Védrine écrit : “ Notre capacité d’écoute est insuffisante. Il sera de plus en plus difficile de décider entre nous seuls si nous devons conserver une politique arabe, une politique africaine, et laquelle, sans en parler avec les intéressés et sans les écouter longuement ”. Ce travail se situe dans cette perspective d’écoute qui traduit peut-être le voeu politique de la France d’agir désormais d’une certaine façon vis-à-vis de ses partenaires.
Le document présenté en juin dernier constitue le cinquième rapport, le premier, préliminaire, ayant été remis au comité de pilotage le 14 avril 2008. Il révèle une vérité perdue dans le malentendu entre la France et le Cameroun. Parce qu’il édifie sur ce que pense une certaine classe et peut donner lieu à un débat plus élargie, Le Messager, qui s’efforce depuis bientôt trente ans d’être à l’écoute du peuple pour rendre la diversité des opinions, en publiera au cours de cette semaine de larges extraits. Le premier fragment porte sur l’appréciation des relations Cameroun/France dans le domaine de l’économie. Lecture.
Les liens économiques entre les deux pays sont marqués par une relation étroite, du condominium franco-britannique que fut le Cameroun, jusqu’au partenaire privilégié que reste la France pour l’économie camerounaise. Les modifications de cette proximité historique, politique et économique sont perçues sur plusieurs registres qui ont pour point commun la représentation d’une relation inégale, du côté camerounais et la perception d’une responsabilité historique et la construction de nouveaux rapports jugés de manière très variable chez les interlocuteurs français.
Côté camerounais : les séquelles d’une domination historique
[…] De manière générale, cette relation, lorsqu’elle est appréhendée de manière globale, induit une première réponse : “ La France agit dans le sens de ses propres intérêts ” […] Les changements opérés au niveau français (au niveau national), se vivent comme un retrait, un recul de l’aide française […] Certains acteurs gouvernementaux soulignent que les intérêts français au Cameroun sont importants et que la France aurait juste réduit l’étendue de son aide pour se centrer sur les secteurs qui lui sont rentables, notamment l’exploitation des matières premières.
[…] Prenons ici deux personnalités qui semblent bien représenter la similarité des avis camerounais […] La première personnalité est classée dans “ les autorités gouvernementales ” de niveau 1 et l’autre dans la société civile (médias), les deux vivant à Yaoundé […] Le responsable des médias déclare : “[…] Ce que je perçois c’est le gouvernement français qui fait semblant d’aider le Cameroun pour un redécollage économique à travers le financement de certains projets. Mais il s’organise pour ne pas laisser grand-chose au Cameroun. La plupart des projets sont menés par des entreprises françaises ou assimilées. Selon nos informations, ils sont allés jusqu’à intervenir dans le nouveau code des marchés tel que conçu par l’Armp [Agence de régulation des marchés publics] alors qu’il fallait favoriser les entreprises locales. ”
Le responsable politique pour sa part analyse cette relation de la sorte : “ L’économie, dans une large mesure, elle se limite à l’Apd et au C2D. Et ce n’est pas trop porteur car le Fmi relativise la marge de manœuvre des deux. L’implication du Fmi et de la Bird relativise cette initiative française. Les acteurs privés investissent là où ils trouvent leurs intérêts, comme Delmas & Villejeux ou encore Bolloré ”. Il poursuit : “ C’est un capitalisme rentier et non novateur ”.
Globalement, les interlocuteurs camerounais notent une absence de visibilité de la France, contrairement à ce qu’ils attribuent aux autres partenaires du Cameroun. “ La présence française dans l’économie camerounaise est aujourd’hui moins visible qu’elle ne l’était il y a une décennie. Elle semble supplantée par la présence chinoise et japonaise.” (Universitaire, Yaoundé). “Il n’y a pas de secteur économique identifiable dans lequel la France investit ; elle récolte toujours plus qu’elle n’investit. ” (Député et homme d’affaires, Douala).
Sur ce point, il faut noter une relative ambiguïté entre la satisfaction affichée que le Cameroun ait noué des liens avec d’autres partenaires et le reproche adressé à la France de ne pas être assez présente ou visible, comme si la critique de la “ domination ” n’évacuait pas la volonté de voir la France plus présente et plus visible que tous les autres. “ Les Etats-Unis jouent le rôle que la France devrait jouer ! Ils [les USA] sont là pour le pétrole, c’est clair ! ” (Opératrice privée, Yaoundé).
Cette ambivalence est souvent accompagnée d’une valorisation des “ autres ” partenaires et de leur visibilité. Cela est lié autant à la perception de ce qu’ils font qu’à “ l’absence ” ou au “ retrait ” de la France qu’ils révèlent aux yeux des Camerounais. L’explication est parfois plus approfondie et concourt à croiser plusieurs faits : des données objectives (la compétition entre différents partenaires) des attentes historiques plus fortes vis-à-vis de la France que des autres partenaires et la très forte familiarité de la présence et de l’implication française qui aboutit dans certains cas à un point aveugle. Ce dernier a été résumé de la sorte par un conseiller à la présidence : “ Ton passé est si fort qu’on n’entend plus ce que tu dis ”.
Poussant encore plus loin l’analyse de la situation, un responsable camerounais explique : “ Il convient d’admettre que la coopération française manque de visibilité […] Les “ Ecoles japonaises ” ont une charge symbolique très forte, parce qu’elles sont à étages ; ont le même format ; elles frappent un peu plus les esprits […] On a les nouvelles routes chinoises de Douala, le Palais des congrès, le Palais des sports, les hôpitaux […] Cela veut dire que les Français gagneraient aussi à réaliser des investissements d’envergure […] Pourtant, en termes de volume, pour ceux qui sont informés, la France vient devant ces gens-là […] ”
C’est une logique qui relève autant de l’actualité que de l’histoire, dans la mesure où l’action de la France rencontre ou se heurte à une attention camerounaise particulièrement affûtée et, souvent, sévère. Dans ce contexte, un évènement est revenu dans plusieurs des entretiens que nous avons pratiqués à Yaoundé. Il s’agirait de l’implication de la France dans l’attribution d’un marché à “ Bolloré ” au Port Autonome de Douala, en contradiction des règles d’équité selon la totalité des acteurs gouvernementaux et de quelques-uns de la “ société civile ”. La désapprobation unanime s’est exprimée de manière diverse. Les propos ici alternent la litote “ pourquoi ne pas dire une fois que les fonds français sont destinés aux entreprises françaises ? ”, (Directeur de publication, idem) […]
Côté français : un environnement juridique contraignant
[…] A Douala, les opérateurs économiques français mettent en exergue la participation ancienne et actuelle de la France dans l’économie camerounaise. Pour autant, les préoccupations portent sur les modalités de cet échange et les critiques pèsent sur la partie camerounaise comme sur la partie française. Ils se différencient néanmoins ici des acteurs camerounais en ce sens que ce ne sont pas les mêmes faits qui les ont heurtés, aucun n’a souligné la fameuse prérogative franco-française que les Camerounais stigmatisent à propos des passations des marchés publics relatives au C2D. Un autre point important montre une ligne de partage entre les deux parties : la question des compétences camerounaises. Aucun Camerounais n’a remis en doute les compétences des nationaux, au contraire, alors que plusieurs interlocuteurs français notent qu’il y a un écart entre les CV et les compétences sur le terrain.
De manière générale, les opérateurs économiques et les conseillers techniques français impliqués dans des dossiers économiques, soulignent les lourdeurs administratives dont ils souffrent. Cette relation économique entre acteurs français et camerounais paraît en dessous du potentiel qu’elle devrait avoir pour la majorité de ces acteurs spécifiques. “ Je la qualifierais [la relation économique entre les deux pays] de peu probante, en dépit du fait que la France et le Cameroun ont des liens historiques. Je le dis d’autant que j’ai été moi-même coopérant et suis actuellement membre du Conseil économique. Je déplore en particulier le manque de soutien juridique et judiciaire, notamment dans les procédures douanières et le régime douanier qui nous est appliqué, car nous faisons face à beaucoup de tracasseries douanières. Dans le même ordre d’idées, il faut mentionner la pression fiscale à laquelle nous soumet le ministère des Finances. L’administration fiscale donne l’impression de chercher la petite bête. La chaîne des procédures est interminable, notamment avec le passage obligé qu’est la Société générale de surveillance (Sgs). Et pourtant nous investissons des fonds de l’ordre de plusieurs milliards ” (Cadre supérieur dans une grande entreprise française à Douala).
Une fois de plus, les litiges administratifs pénalisent la fluidité des échanges entre les différents acteurs économiques. Il n’est pas vain de souligner que ces problèmes représentent aussi un frein pour les entrepreneurs camerounais. Pour autant, les investissements étrangers représentent toujours un potentiel et un atout important pour toutes les économies. Les préoccupations et les réserves émises par les acteurs économiques français rencontrent ici celles des opérateurs économiques nationaux sur les difficultés administratives auquel est confronté le domaine dit des “ affaires ” au Cameroun, de manière générale.
Dans la majorité des cas, la place de la France parmi les partenaires du Cameroun relève de la longue histoire qui lie les deux pays et s’articule autour de deux pôles : les intérêts de la France et le “ développement ” du Cameroun. Chacun des opérateurs économiques français interrogés a mis en exergue l’apport économique historique de la France et la spécificité de l’apport de l’entreprise à laquelle il appartient.
[…] Pour ces opérateurs économiques installés à Douala, les difficultés avec les douanes et la fiscalité camerounaises constituent des points épineux que chacun souligne avec insistance. C’est le contexte juridique et “ la pression fiscale ” qui résument les difficultés des entrepreneurs français, en particulier dans la capitale économique […]
A suivre

