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Un Bamiléké répond à « Jeune Afrique »

Après son grand reportage…

« C’est une vérité d’évidence qu’une nation est faite d’identités qui ne deviennent antagonistes que lorsqu’elles sont niées. » Ainsi peut-on résumer l’introduction d’un reportage publié sur le Cameroun par l’hebdomadaire Jeune Afrique (édition du 27 juillet au 02 août 2008) sous le titre « Cameroun : bienvenue chez les Bamilékés ». Un reportage que j’ai lu avec suffisamment d’intérêt pour reconnaître le bien-fondé de l’affirmation. Surtout si cette nation est le fruit – heureux ou malheureux – d’une construction colonialiste. Malheureusement, le reportage de l’envoyée spéciale de Jeune Afrique ne m’a pas laissé sur ma faim, mais sur ma colère, par sa tonalité plutôt tendancieuse, me suggérant la réflexion que j’invite à partager les Camerounais qui l’ont lu.
Pour ce qui est de la nation camerounaise, à moins de vouloir lier le mouvement migratoire des peuples d’Afrique au fait du colonialisme occidental, on ne peut réduire à un demi-siècle sans édulcorer l’histoire, l’intégration de la tradition, du mode de vie et de l’histoire des Bamilékés dans celles de l’ensemble du Cameroun. Il est indéniable que la colonisation a trouvé sur place au Cameroun, au milieu d’autres communautés camerounaises ceux qui, par simple étiquetage, sont devenus « les Bamilékés ».
En l’occurrence, quand Mme Muriel Devey, l’auteur du grand reportage, parle du dynamisme bamiléké qui « suscite de nombreux fantasmes », elle ne dit qu’en moins bien ce que le monde sait et pense déjà du dynamisme bamiléké et des « soupçons d’hégémonisme » dont il est l’objet, et cela depuis les écrits célèbres du colonel Lamberton. Cet officier français qui a participé au commandement des troupes françaises ayant massacré les Bamilékés au Cameroun de 1959 à 1964 (sous prétexte de lutter contre la rébellion et le terrorisme), a défini les Bamilékés dans la Revue française de la Défense, comme « un caillou dans la chaussure » du Cameroun.
En réalité, ce n’est pas la méconnaissance de l’histoire du peuple bamiléké que l’on peut reprocher à Muriel Devey. Ce serait plutôt sa prétention à faire découvrir au monde un peuple dont l’origine du nom semble lacunaire dans ses écrits. L’envoyée spéciale de Jeune Afrique suggèrerait-elle que le Bamiléké n’est pas Camerounais à part entière, mais entièrement à part au Cameroun ? Et qu’il faudrait peut-être fragiliser un peu son fameux dynamisme à l’origine des « soupçons d’hégémonisme » ?

Pourquoi les gens nombreux ?
Dans un contexte socio-politique où l’expression démocratique est biaisée, pensez-vous qu’il soit innocent de convoquer le « Medumba » pour expliquer que bamiléké veut dire « les gens nombreux » ? Certes, on pourrait croire à une faiblesse d’investigation. Mais dans quelle langue peut-on manquer de bon sens au point de désigner une communauté par le poids de son nombre ? Comment les Bangangtés désigneraient-ils les Chinois en Medumba ? En l’absence des chiffres officiels du recensement général de la population, quelle est l’évidence que les bamiléké soient « les gens (les plus) nombreux » au Cameroun ?
Le fait par ailleurs de vouloir identifier les Bamilékés seulement par leur nombre et le repli sur leurs traditions – « c’est ce qui fonde l’identité bamiléké », affirme le reportage, ne me semble pas plus innocent, non plus que de dire qu’en fait le Bamiléké ne s’accepte pas comme tel, et « se présente plutôt comme Bangangté, Bandjoun, Dschang, ou Bafoussam… le nom de sa chefferie d’origine »…
Si Mme Devey a pu faire un crochet dans la ville touristique de Dschang, aux sources du mot bamiléké, des patriarches l’auraient édifiée sur les origines du mot, du moins dans son étymologie la plus popularisée… Elle aurait compris que si « nos ancêtres les Gaulois » avaient pris la peine d’étudier le peuple qu’ils venaient soumettre, les Bamiléké n’auraient pas figuré dans le livre d’état-civil seulement comme les gens d’un lieu, mais comme descendants des Tikars…
Malheureusement, je ne suis pas historien, et souhaite simplement faire comprendre à l’envoyée spéciale de Jeune Afrique que le mot bamiléké n’est pas une identification socio-antropologique, mais une étiquette basée sur un espace géographique. C’est comme si on débaptisait tous les peuples du Sahara pour les étiqueter sahéliens… Parce que je ne suis pas historien, je ne puis expliquer à Muriel ni pourquoi, ni comment, ni à quel moment de l’histoire toutes les tribus dites « Bamiléké », descendues du peuple Tikar de l’Adamaoua… ont été privés de toute autre forme d’identification spécifique que leur appartenance au lieu géographique où on les croit originaires.
C’est un fait que le système colonial français n’a jamais digéré la gouvernance monarchique bamiléké qu’il a rebaptisé « chefferie traditionnelle », par rapport naturellement à la « chefferie moderne » caporalisée qu’étaient les cellules d’administration coloniale. La monarchie bamiléké représentait à ses yeux un facteur d’ordre socio-culturel hostile à la pénétration culturelle coloniale, avant de devenir plus tard un obstacle potentiel à la domination de certains intérêts économiques occidentaux.

De roi à « chef traditionnel »
Cette déconstruction structurelle peut être considérée comme une cause, voire la cause lointaine et programmée de la lente érosion philosophique et structurelle des royaumes bamilékés, dont l’autorité traditionnelle se trouve actuellement quasiment aliénée à l’administration d’Etat et aux partis politiques, pour des raisons de sécurité matérielles évidentes… Rien d’étonnant par conséquent à ce que nos rois – rebaptisés « chefs traditionnels » – soient plutôt rassurés d’être des auxiliaires de l’administration « vendus aux puissances d’argent » comme l’affirme l’envoyée de JA. Il est déplorable que la société bamilékée perde ses repères à travers le long processus de déracinement cultuelle qui lui a été imposé et qui, aujourd’hui, semble viser l’extinction de ses « chefferies traditionnelles » sous le prétexte mal imaginé « d’incompatibilité des monarchies avec la démocratie ».
Heureusement, l’œuvre coloniale de déconstruction du dynamisme bamiléké – qui n’a réussi que partiellement – n’a pas encore pu isoler les Bamilékés de ou dans la nation camerounaise. Le Bamiléké camerounais que je suis, en dépit de tous les efforts politiciens des héritiers de Lamberton à faire de lui un étranger au Cameroun, est parfaitement conscient de la réalité incontournable d’une nation camerounaise à bâtir, avec tous ceux qui partagent son territoire et son destin par le droit du sol et du sang.
En tant qu’ingénieur et entrepreneur en bâtiment et travaux publics, je suis à l’aise pour expliquer comment les Camerounais veulent construire leur nation forte et prospère, et en faire un ouvrage en béton armé. Pour construire un ouvrage en béton armé, les matériaux à utiliser sont : gravier, sable, ciment et eau (tribus) ; ensuite, il faut un moule que nous appelons coffrage (territoire), puis les moyens techniques qui vont de la truelle du maçon au vibreur, en passant par la pelle de l’ouvrier, la brouette, la bétonnière, les échafaudages, etc… (la politique) et enfin, les ressources humaines qui vont de l’architecte au manœuvre du chantier, sans parler du second œuvre complémentaire pour l’embellissement de l’ouvrage. Pris à part, aucun des ces éléments pourtant tous indispensables ne construirait l’ouvrage. Mais, si un seul en est isolé et marginalisé ou absent, l’ouvrage porte en lui le germe de son effondrement. Vous aurez compris que pour moi, le Cameroun est aujourd’hui à l’image de cet ouvrage en béton armé, que tous ses fils, de toutes les ethnies et cultures doivent servir à construire.
De qui Jeune Afrique tient-il le mandat de semer de la zizanie dans les matériaux divers, mais tous utiles dont l’ajustement divin de la nature a doté les dirigeants bâtisseurs du Cameroun? Voici ce que l’article affirme : « S’ils s’étaient contentés de rester dans leurs montagnes à cultiver leurs traditions et leurs champs, tout irait pour le mieux. Mais voilà, ils sont allés s’installer partout, en particulier dans les grandes villes, où ils contrôlent de larges activités – professions libérales, industries, commerces, taxis et autres. De quoi irriter les « autochtones », qui vivent souvent leur présence comme une invasion ».
Si la nation camerounaise profonde était dupe des stratégies clientélistes des politiques, qu’est-ce que ces phrases entraîneraient dans les villes comme Douala, sinon de l’animosité inter-ethnique et des tentations de haine, alors que cette quasi mégapole doit préfigurer l’intégration nationale ?
« Conjuguée à leur sens des affaires, qui expliquerait, entre autres leur mobilité – « Ils vont là où il y a de l’argent à gagner », ironise Max -, leur solidarité effraie. « S’ils ont le pouvoir politique, ils donneront tous les postes à leurs frères ». Je conviendrai que les opinions sont libres si Max, Eugène, Jean-paul et autres… dont les propos meublent le reportage existent réellement. Mais nul commentaire du journal ne prend de distance à l’égard de l’affirmation selon laquelle le pouvoir politique chez les Bamilékés ne servirait qu’à donner des postes… Des postes de profit sans doute, puisque s’il s’agissait de postes de responsabilités, ils iraient au mérite dont la fraternité n’est pas le déterminant.

Gouvernance bamilékée
Dans le système politique bamiléké, les normes de gouvernance interdisent au roi de gouverner avec les princes. Il ne peut attribuer des fonctions gouvernantes (ou administratives) qu’aux notables du peuple. C’est donc une contre-vérité d’insinuer que la démocratie signifierait pour les Bamiléké une distribution joyeuse de prébendes tribales… Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on veut absolument désigner les Bamilékés à la vindicte des autres qu’il faut leur prêter globalement l’intention de revendiquer le martyr de la lutte « farouche » pour l’indépendance. Lutte à laquelle chacun ne pouvait à l’époque sacrifier que les moyens dont il disposait et selon son niveau de conscience de la domination coloniale.
Le fait pour un citoyen de ne pas adhérer à un parti politique ne traduit pas forcément une « marginalisation du champ politique ». C’est par contre un moyen sûr de ne pas tribaliser la politique lorsque d’aventure il est en face d’un parti politique basé sur l’ethnie. Pourquoi le poids électoral d’un parti politique devrait-il dépendre de l’ethnie de son leader ? Pourquoi au point que Mme Devey a pu trouver un certain Benoît – qui peut être n’importe qui – pour affirmer qu’ « un bami peut donc difficilement émerger comme leader politique », et ne peut que « animer un parti, le financer » sans pouvoir en prendre tête ?
En définitive, sur le plan politique, du moins, Mme Devey est venue au Cameroun pour donner à voir au monde qu’en fait, ces Bamilékés dont on parle tant, ne sont que des manchots politiques, incapables de créer un parti politique bamiléké, parce que la chefferie les en empêche, et donc obligés de squatter sous le parapluie de l’Udc de Ndam Njoya, ou du Sdf de l’Anglophone John Fru Ndi, s’ils sont opposés au régime en place.

Divisionnisme…
Le référent lointain de cette vision occidentale du Cameroun ne peut être que l’enseignement du maréchal Lyautey, le pacificateur de coloniale mémoire qui disait : « S’il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu’il faut démêler et utiliser à notre profit, en opposant les unes aux autres, en s’appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres… »
Non seulement le reportage de Muriel Devey va tout à fait dans ce sens, comme si elle en avait reçu mission, mais aussi elle étonne finalement par la vision globalement réductrice qu’elle a des bamilékés paradoxalement présentés en même temps comme épouvantail dangereux. Les Bamilékés n’ont pas de parti qui compte, selon Mme Devey, alors ils se sont battu pour avoir quelques sièges dans les partis des autres… aux législatives 2004 (5 au Rdpc, 15 au Sdf et 5 à l’Udc). Outre que ces statistiques sont inexactes ou dépassées, elles suggèrent déjà que les Bamilékés veulent envahir les partis des autres – et si le Rdpc gagne la majorité des municipales à l’Ouest, il faut en déduire que, non seulement tous les élus sont Bamilékés, mais ils « ont été plus chanceux ».
Mais qu’est-ce que être chanceux pour les élus du Rdpc qui, en juillet 2007, ont remporté 20 sièges sur 25 dans la province de l’Ouest, contre 4 pour l’UDC et seulement 1 pour le Sdf ? Si l’envoyée spéciale de Jeune Afrique veut convaincre ses lecteurs que l’Udc et le Sdf sont la bouée de sauvetage politique des Bamilékés, il faudra bien qu’elle explique comment depuis le même mois de juillet 2007, le Rdpc gère dans la province que tout le monde dit « bamilékée », 29 municipalités sur 40, contre 8 pour l’Udc et seulement 3 pour le Sdf.
Les Bamilékés ont cinq portes feuilles dans le gouvernement qui sont « la caution Bamiléké d’un régime qui ne peut pas totalement les marginaliser », affirme Muriel Devey qui poursuit : « Si les affaires restent leur domaine de prédilection, c’est grâce au président Ahidjo qui encouragea la formation d’une bourgeoisie dans (leur) communauté en échange de l’abandon de la lutte dans le maquis de l’UPC ».
Il n’est pas imaginable qu’un journal véhicule de telles contre-vérités sur le Cameroun, allant jusqu’à insinuer que des personnages emblématiques de la frange conservatrice du pays, comme les André Sohaing, Kadji Defosso et Victor Fotso – qui sont au demeurant respectables et respectés pour ce qu’ils pèsent dans l’économie nationale – aient pu s’impliquer dans les maquis de l’Upc, jusqu’à trahir cette dernière, contre leur embourgeoisement. On ne tordrait pas autrement le cou à l’histoire !

Une espèce inédite
Je n’insisterai pas sur la propension qui n’est pas exclusive à Jeune Afrique, à considérer que les opérateurs économiques ou les élites d’origine bamiléké, qui ont réussi dans leurs affaires, dans la politique, la culture ou la presse, le doivent au fait d’être Bamiléké et qu’ils représentent du coup tous les Bamilékés dans leurs succès et leurs échecs. Ils seraient ainsi des « têtes d’affiche » de la communauté bamiléké. Laquelle pâtirait naturellement en toutes circonstance de leurs turpitudes au tribunal de l’opinion publique.
En résumé, et tout comptes faits, les Bamilékés que l’envoyée spéciale de Jeune Afrique fait découvrir à ses lecteurs apparaissent comme une espèce inédite au Cameroun, acceptée comme un mal nécessaire et frappée d’incapacité politique.

Les Bamilékés du Cameroun ont besoin des autres communautés, comme celles-ci ont besoin des Bamilékés pour construire une nation indivisible et prospère pour tous ses fils. Certes, si par Bamiléké on entend les populations de la province de l’Ouest, il faut convenir qu’elles ont des frustrations. Mais, toutes proportions gardées, toutes les populations de toutes les provinces du Cameroun souffrent du déficit de l’offre politique qui, il faut le reconnaître, n’est pas à la hauteur de leur contribution à la croissance.
Muriel Devey semble avoir pris le parti de la déconstruction, s’efforçant de réveiller chez les Camerounais les germes de rejet réciproque qui sont malheureusement latents. Or, je l’affirme, ce qui nous aidera à construire une nation camerounaise soudée et prospère, ce n’est pas l’exaspération des particularismes et le repli identitaire, mais la promotion de ce que nos communautés ethnico-tribales ont de semblable et de complémentaire.

* Ingénieur civil polytechnicien,
Maire de Bamendjou
e-mail : mairiebamendjou@yahoo.fr

 

Par Par Emmanuel MUKAM*

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Un Bamiléké répond à « Jeune Afrique »

Après son grand reportage…

« C’est une vérité d’évidence qu’une nation est faite d’identités qui ne deviennent antagonistes que lorsqu’elles sont niées. » Ainsi peut-on résumer l’introduction d’un reportage publié sur le Cameroun par l’hebdomadaire Jeune Afrique (édition du 27 juillet au 02 août 2008) sous le titre « Cameroun : bienvenue chez les Bamilékés ». Un reportage que j’ai lu avec suffisamment d’intérêt pour reconnaître le bien-fondé de l’affirmation. Surtout si cette nation est le fruit – heureux ou malheureux – d’une construction colonialiste. Malheureusement, le reportage de l’envoyée spéciale de Jeune Afrique ne m’a pas laissé sur ma faim, mais sur ma colère, par sa tonalité plutôt tendancieuse, me suggérant la réflexion que j’invite à partager les Camerounais qui l’ont lu.
Pour ce qui est de la nation camerounaise, à moins de vouloir lier le mouvement migratoire des peuples d’Afrique au fait du colonialisme occidental, on ne peut réduire à un demi-siècle sans édulcorer l’histoire, l’intégration de la tradition, du mode de vie et de l’histoire des Bamilékés dans celles de l’ensemble du Cameroun. Il est indéniable que la colonisation a trouvé sur place au Cameroun, au milieu d’autres communautés camerounaises ceux qui, par simple étiquetage, sont devenus « les Bamilékés ».
En l’occurrence, quand Mme Muriel Devey, l’auteur du grand reportage, parle du dynamisme bamiléké qui « suscite de nombreux fantasmes », elle ne dit qu’en moins bien ce que le monde sait et pense déjà du dynamisme bamiléké et des « soupçons d’hégémonisme » dont il est l’objet, et cela depuis les écrits célèbres du colonel Lamberton. Cet officier français qui a participé au commandement des troupes françaises ayant massacré les Bamilékés au Cameroun de 1959 à 1964 (sous prétexte de lutter contre la rébellion et le terrorisme), a défini les Bamilékés dans la Revue française de la Défense, comme « un caillou dans la chaussure » du Cameroun.
En réalité, ce n’est pas la méconnaissance de l’histoire du peuple bamiléké que l’on peut reprocher à Muriel Devey. Ce serait plutôt sa prétention à faire découvrir au monde un peuple dont l’origine du nom semble lacunaire dans ses écrits. L’envoyée spéciale de Jeune Afrique suggèrerait-elle que le Bamiléké n’est pas Camerounais à part entière, mais entièrement à part au Cameroun ? Et qu’il faudrait peut-être fragiliser un peu son fameux dynamisme à l’origine des « soupçons d’hégémonisme » ?

Pourquoi les gens nombreux ?
Dans un contexte socio-politique où l’expression démocratique est biaisée, pensez-vous qu’il soit innocent de convoquer le « Medumba » pour expliquer que bamiléké veut dire « les gens nombreux » ? Certes, on pourrait croire à une faiblesse d’investigation. Mais dans quelle langue peut-on manquer de bon sens au point de désigner une communauté par le poids de son nombre ? Comment les Bangangtés désigneraient-ils les Chinois en Medumba ? En l’absence des chiffres officiels du recensement général de la population, quelle est l’évidence que les bamiléké soient « les gens (les plus) nombreux » au Cameroun ?
Le fait par ailleurs de vouloir identifier les Bamilékés seulement par leur nombre et le repli sur leurs traditions – « c’est ce qui fonde l’identité bamiléké », affirme le reportage, ne me semble pas plus innocent, non plus que de dire qu’en fait le Bamiléké ne s’accepte pas comme tel, et « se présente plutôt comme Bangangté, Bandjoun, Dschang, ou Bafoussam… le nom de sa chefferie d’origine »…
Si Mme Devey a pu faire un crochet dans la ville touristique de Dschang, aux sources du mot bamiléké, des patriarches l’auraient édifiée sur les origines du mot, du moins dans son étymologie la plus popularisée… Elle aurait compris que si « nos ancêtres les Gaulois » avaient pris la peine d’étudier le peuple qu’ils venaient soumettre, les Bamiléké n’auraient pas figuré dans le livre d’état-civil seulement comme les gens d’un lieu, mais comme descendants des Tikars…
Malheureusement, je ne suis pas historien, et souhaite simplement faire comprendre à l’envoyée spéciale de Jeune Afrique que le mot bamiléké n’est pas une identification socio-antropologique, mais une étiquette basée sur un espace géographique. C’est comme si on débaptisait tous les peuples du Sahara pour les étiqueter sahéliens… Parce que je ne suis pas historien, je ne puis expliquer à Muriel ni pourquoi, ni comment, ni à quel moment de l’histoire toutes les tribus dites « Bamiléké », descendues du peuple Tikar de l’Adamaoua… ont été privés de toute autre forme d’identification spécifique que leur appartenance au lieu géographique où on les croit originaires.
C’est un fait que le système colonial français n’a jamais digéré la gouvernance monarchique bamiléké qu’il a rebaptisé « chefferie traditionnelle », par rapport naturellement à la « chefferie moderne » caporalisée qu’étaient les cellules d’administration coloniale. La monarchie bamiléké représentait à ses yeux un facteur d’ordre socio-culturel hostile à la pénétration culturelle coloniale, avant de devenir plus tard un obstacle potentiel à la domination de certains intérêts économiques occidentaux.

De roi à « chef traditionnel »
Cette déconstruction structurelle peut être considérée comme une cause, voire la cause lointaine et programmée de la lente érosion philosophique et structurelle des royaumes bamilékés, dont l’autorité traditionnelle se trouve actuellement quasiment aliénée à l’administration d’Etat et aux partis politiques, pour des raisons de sécurité matérielles évidentes… Rien d’étonnant par conséquent à ce que nos rois – rebaptisés « chefs traditionnels » – soient plutôt rassurés d’être des auxiliaires de l’administration « vendus aux puissances d’argent » comme l’affirme l’envoyée de JA. Il est déplorable que la société bamilékée perde ses repères à travers le long processus de déracinement cultuelle qui lui a été imposé et qui, aujourd’hui, semble viser l’extinction de ses « chefferies traditionnelles » sous le prétexte mal imaginé « d’incompatibilité des monarchies avec la démocratie ».
Heureusement, l’œuvre coloniale de déconstruction du dynamisme bamiléké – qui n’a réussi que partiellement – n’a pas encore pu isoler les Bamilékés de ou dans la nation camerounaise. Le Bamiléké camerounais que je suis, en dépit de tous les efforts politiciens des héritiers de Lamberton à faire de lui un étranger au Cameroun, est parfaitement conscient de la réalité incontournable d’une nation camerounaise à bâtir, avec tous ceux qui partagent son territoire et son destin par le droit du sol et du sang.
En tant qu’ingénieur et entrepreneur en bâtiment et travaux publics, je suis à l’aise pour expliquer comment les Camerounais veulent construire leur nation forte et prospère, et en faire un ouvrage en béton armé. Pour construire un ouvrage en béton armé, les matériaux à utiliser sont : gravier, sable, ciment et eau (tribus) ; ensuite, il faut un moule que nous appelons coffrage (territoire), puis les moyens techniques qui vont de la truelle du maçon au vibreur, en passant par la pelle de l’ouvrier, la brouette, la bétonnière, les échafaudages, etc… (la politique) et enfin, les ressources humaines qui vont de l’architecte au manœuvre du chantier, sans parler du second œuvre complémentaire pour l’embellissement de l’ouvrage. Pris à part, aucun des ces éléments pourtant tous indispensables ne construirait l’ouvrage. Mais, si un seul en est isolé et marginalisé ou absent, l’ouvrage porte en lui le germe de son effondrement. Vous aurez compris que pour moi, le Cameroun est aujourd’hui à l’image de cet ouvrage en béton armé, que tous ses fils, de toutes les ethnies et cultures doivent servir à construire.
De qui Jeune Afrique tient-il le mandat de semer de la zizanie dans les matériaux divers, mais tous utiles dont l’ajustement divin de la nature a doté les dirigeants bâtisseurs du Cameroun? Voici ce que l’article affirme : « S’ils s’étaient contentés de rester dans leurs montagnes à cultiver leurs traditions et leurs champs, tout irait pour le mieux. Mais voilà, ils sont allés s’installer partout, en particulier dans les grandes villes, où ils contrôlent de larges activités – professions libérales, industries, commerces, taxis et autres. De quoi irriter les « autochtones », qui vivent souvent leur présence comme une invasion ».
Si la nation camerounaise profonde était dupe des stratégies clientélistes des politiques, qu’est-ce que ces phrases entraîneraient dans les villes comme Douala, sinon de l’animosité inter-ethnique et des tentations de haine, alors que cette quasi mégapole doit préfigurer l’intégration nationale ?
« Conjuguée à leur sens des affaires, qui expliquerait, entre autres leur mobilité – « Ils vont là où il y a de l’argent à gagner », ironise Max -, leur solidarité effraie. « S’ils ont le pouvoir politique, ils donneront tous les postes à leurs frères ». Je conviendrai que les opinions sont libres si Max, Eugène, Jean-paul et autres… dont les propos meublent le reportage existent réellement. Mais nul commentaire du journal ne prend de distance à l’égard de l’affirmation selon laquelle le pouvoir politique chez les Bamilékés ne servirait qu’à donner des postes… Des postes de profit sans doute, puisque s’il s’agissait de postes de responsabilités, ils iraient au mérite dont la fraternité n’est pas le déterminant.

Gouvernance bamilékée
Dans le système politique bamiléké, les normes de gouvernance interdisent au roi de gouverner avec les princes. Il ne peut attribuer des fonctions gouvernantes (ou administratives) qu’aux notables du peuple. C’est donc une contre-vérité d’insinuer que la démocratie signifierait pour les Bamiléké une distribution joyeuse de prébendes tribales… Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on veut absolument désigner les Bamilékés à la vindicte des autres qu’il faut leur prêter globalement l’intention de revendiquer le martyr de la lutte « farouche » pour l’indépendance. Lutte à laquelle chacun ne pouvait à l’époque sacrifier que les moyens dont il disposait et selon son niveau de conscience de la domination coloniale.
Le fait pour un citoyen de ne pas adhérer à un parti politique ne traduit pas forcément une « marginalisation du champ politique ». C’est par contre un moyen sûr de ne pas tribaliser la politique lorsque d’aventure il est en face d’un parti politique basé sur l’ethnie. Pourquoi le poids électoral d’un parti politique devrait-il dépendre de l’ethnie de son leader ? Pourquoi au point que Mme Devey a pu trouver un certain Benoît – qui peut être n’importe qui – pour affirmer qu’ « un bami peut donc difficilement émerger comme leader politique », et ne peut que « animer un parti, le financer » sans pouvoir en prendre tête ?
En définitive, sur le plan politique, du moins, Mme Devey est venue au Cameroun pour donner à voir au monde qu’en fait, ces Bamilékés dont on parle tant, ne sont que des manchots politiques, incapables de créer un parti politique bamiléké, parce que la chefferie les en empêche, et donc obligés de squatter sous le parapluie de l’Udc de Ndam Njoya, ou du Sdf de l’Anglophone John Fru Ndi, s’ils sont opposés au régime en place.

Divisionnisme…
Le référent lointain de cette vision occidentale du Cameroun ne peut être que l’enseignement du maréchal Lyautey, le pacificateur de coloniale mémoire qui disait : « S’il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu’il faut démêler et utiliser à notre profit, en opposant les unes aux autres, en s’appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres… »
Non seulement le reportage de Muriel Devey va tout à fait dans ce sens, comme si elle en avait reçu mission, mais aussi elle étonne finalement par la vision globalement réductrice qu’elle a des bamilékés paradoxalement présentés en même temps comme épouvantail dangereux. Les Bamilékés n’ont pas de parti qui compte, selon Mme Devey, alors ils se sont battu pour avoir quelques sièges dans les partis des autres… aux législatives 2004 (5 au Rdpc, 15 au Sdf et 5 à l’Udc). Outre que ces statistiques sont inexactes ou dépassées, elles suggèrent déjà que les Bamilékés veulent envahir les partis des autres – et si le Rdpc gagne la majorité des municipales à l’Ouest, il faut en déduire que, non seulement tous les élus sont Bamilékés, mais ils « ont été plus chanceux ».
Mais qu’est-ce que être chanceux pour les élus du Rdpc qui, en juillet 2007, ont remporté 20 sièges sur 25 dans la province de l’Ouest, contre 4 pour l’UDC et seulement 1 pour le Sdf ? Si l’envoyée spéciale de Jeune Afrique veut convaincre ses lecteurs que l’Udc et le Sdf sont la bouée de sauvetage politique des Bamilékés, il faudra bien qu’elle explique comment depuis le même mois de juillet 2007, le Rdpc gère dans la province que tout le monde dit « bamilékée », 29 municipalités sur 40, contre 8 pour l’Udc et seulement 3 pour le Sdf.
Les Bamilékés ont cinq portes feuilles dans le gouvernement qui sont « la caution Bamiléké d’un régime qui ne peut pas totalement les marginaliser », affirme Muriel Devey qui poursuit : « Si les affaires restent leur domaine de prédilection, c’est grâce au président Ahidjo qui encouragea la formation d’une bourgeoisie dans (leur) communauté en échange de l’abandon de la lutte dans le maquis de l’UPC ».
Il n’est pas imaginable qu’un journal véhicule de telles contre-vérités sur le Cameroun, allant jusqu’à insinuer que des personnages emblématiques de la frange conservatrice du pays, comme les André Sohaing, Kadji Defosso et Victor Fotso – qui sont au demeurant respectables et respectés pour ce qu’ils pèsent dans l’économie nationale – aient pu s’impliquer dans les maquis de l’Upc, jusqu’à trahir cette dernière, contre leur embourgeoisement. On ne tordrait pas autrement le cou à l’histoire !

Une espèce inédite
Je n’insisterai pas sur la propension qui n’est pas exclusive à Jeune Afrique, à considérer que les opérateurs économiques ou les élites d’origine bamiléké, qui ont réussi dans leurs affaires, dans la politique, la culture ou la presse, le doivent au fait d’être Bamiléké et qu’ils représentent du coup tous les Bamilékés dans leurs succès et leurs échecs. Ils seraient ainsi des « têtes d’affiche » de la communauté bamiléké. Laquelle pâtirait naturellement en toutes circonstance de leurs turpitudes au tribunal de l’opinion publique.
En résumé, et tout comptes faits, les Bamilékés que l’envoyée spéciale de Jeune Afrique fait découvrir à ses lecteurs apparaissent comme une espèce inédite au Cameroun, acceptée comme un mal nécessaire et frappée d’incapacité politique.

Les Bamilékés du Cameroun ont besoin des autres communautés, comme celles-ci ont besoin des Bamilékés pour construire une nation indivisible et prospère pour tous ses fils. Certes, si par Bamiléké on entend les populations de la province de l’Ouest, il faut convenir qu’elles ont des frustrations. Mais, toutes proportions gardées, toutes les populations de toutes les provinces du Cameroun souffrent du déficit de l’offre politique qui, il faut le reconnaître, n’est pas à la hauteur de leur contribution à la croissance.
Muriel Devey semble avoir pris le parti de la déconstruction, s’efforçant de réveiller chez les Camerounais les germes de rejet réciproque qui sont malheureusement latents. Or, je l’affirme, ce qui nous aidera à construire une nation camerounaise soudée et prospère, ce n’est pas l’exaspération des particularismes et le repli identitaire, mais la promotion de ce que nos communautés ethnico-tribales ont de semblable et de complémentaire.

* Ingénieur civil polytechnicien,
Maire de Bamendjou
e-mail : mairiebamendjou@yahoo.fr

 

Par Par Emmanuel MUKAM*

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Un Bamiléké répond à « Jeune Afrique »

Après son grand reportage…

« C’est une vérité d’évidence qu’une nation est faite d’identités qui ne deviennent antagonistes que lorsqu’elles sont niées. » Ainsi peut-on résumer l’introduction d’un reportage publié sur le Cameroun par l’hebdomadaire Jeune Afrique (édition du 27 juillet au 02 août 2008) sous le titre « Cameroun : bienvenue chez les Bamilékés ». Un reportage que j’ai lu avec suffisamment d’intérêt pour reconnaître le bien-fondé de l’affirmation. Surtout si cette nation est le fruit – heureux ou malheureux – d’une construction colonialiste. Malheureusement, le reportage de l’envoyée spéciale de Jeune Afrique ne m’a pas laissé sur ma faim, mais sur ma colère, par sa tonalité plutôt tendancieuse, me suggérant la réflexion que j’invite à partager les Camerounais qui l’ont lu.
Pour ce qui est de la nation camerounaise, à moins de vouloir lier le mouvement migratoire des peuples d’Afrique au fait du colonialisme occidental, on ne peut réduire à un demi-siècle sans édulcorer l’histoire, l’intégration de la tradition, du mode de vie et de l’histoire des Bamilékés dans celles de l’ensemble du Cameroun. Il est indéniable que la colonisation a trouvé sur place au Cameroun, au milieu d’autres communautés camerounaises ceux qui, par simple étiquetage, sont devenus « les Bamilékés ».
En l’occurrence, quand Mme Muriel Devey, l’auteur du grand reportage, parle du dynamisme bamiléké qui « suscite de nombreux fantasmes », elle ne dit qu’en moins bien ce que le monde sait et pense déjà du dynamisme bamiléké et des « soupçons d’hégémonisme » dont il est l’objet, et cela depuis les écrits célèbres du colonel Lamberton. Cet officier français qui a participé au commandement des troupes françaises ayant massacré les Bamilékés au Cameroun de 1959 à 1964 (sous prétexte de lutter contre la rébellion et le terrorisme), a défini les Bamilékés dans la Revue française de la Défense, comme « un caillou dans la chaussure » du Cameroun.
En réalité, ce n’est pas la méconnaissance de l’histoire du peuple bamiléké que l’on peut reprocher à Muriel Devey. Ce serait plutôt sa prétention à faire découvrir au monde un peuple dont l’origine du nom semble lacunaire dans ses écrits. L’envoyée spéciale de Jeune Afrique suggèrerait-elle que le Bamiléké n’est pas Camerounais à part entière, mais entièrement à part au Cameroun ? Et qu’il faudrait peut-être fragiliser un peu son fameux dynamisme à l’origine des « soupçons d’hégémonisme » ?

Pourquoi les gens nombreux ?
Dans un contexte socio-politique où l’expression démocratique est biaisée, pensez-vous qu’il soit innocent de convoquer le « Medumba » pour expliquer que bamiléké veut dire « les gens nombreux » ? Certes, on pourrait croire à une faiblesse d’investigation. Mais dans quelle langue peut-on manquer de bon sens au point de désigner une communauté par le poids de son nombre ? Comment les Bangangtés désigneraient-ils les Chinois en Medumba ? En l’absence des chiffres officiels du recensement général de la population, quelle est l’évidence que les bamiléké soient « les gens (les plus) nombreux » au Cameroun ?
Le fait par ailleurs de vouloir identifier les Bamilékés seulement par leur nombre et le repli sur leurs traditions – « c’est ce qui fonde l’identité bamiléké », affirme le reportage, ne me semble pas plus innocent, non plus que de dire qu’en fait le Bamiléké ne s’accepte pas comme tel, et « se présente plutôt comme Bangangté, Bandjoun, Dschang, ou Bafoussam… le nom de sa chefferie d’origine »…
Si Mme Devey a pu faire un crochet dans la ville touristique de Dschang, aux sources du mot bamiléké, des patriarches l’auraient édifiée sur les origines du mot, du moins dans son étymologie la plus popularisée… Elle aurait compris que si « nos ancêtres les Gaulois » avaient pris la peine d’étudier le peuple qu’ils venaient soumettre, les Bamiléké n’auraient pas figuré dans le livre d’état-civil seulement comme les gens d’un lieu, mais comme descendants des Tikars…
Malheureusement, je ne suis pas historien, et souhaite simplement faire comprendre à l’envoyée spéciale de Jeune Afrique que le mot bamiléké n’est pas une identification socio-antropologique, mais une étiquette basée sur un espace géographique. C’est comme si on débaptisait tous les peuples du Sahara pour les étiqueter sahéliens… Parce que je ne suis pas historien, je ne puis expliquer à Muriel ni pourquoi, ni comment, ni à quel moment de l’histoire toutes les tribus dites « Bamiléké », descendues du peuple Tikar de l’Adamaoua… ont été privés de toute autre forme d’identification spécifique que leur appartenance au lieu géographique où on les croit originaires.
C’est un fait que le système colonial français n’a jamais digéré la gouvernance monarchique bamiléké qu’il a rebaptisé « chefferie traditionnelle », par rapport naturellement à la « chefferie moderne » caporalisée qu’étaient les cellules d’administration coloniale. La monarchie bamiléké représentait à ses yeux un facteur d’ordre socio-culturel hostile à la pénétration culturelle coloniale, avant de devenir plus tard un obstacle potentiel à la domination de certains intérêts économiques occidentaux.

De roi à « chef traditionnel »
Cette déconstruction structurelle peut être considérée comme une cause, voire la cause lointaine et programmée de la lente érosion philosophique et structurelle des royaumes bamilékés, dont l’autorité traditionnelle se trouve actuellement quasiment aliénée à l’administration d’Etat et aux partis politiques, pour des raisons de sécurité matérielles évidentes… Rien d’étonnant par conséquent à ce que nos rois – rebaptisés « chefs traditionnels » – soient plutôt rassurés d’être des auxiliaires de l’administration « vendus aux puissances d’argent » comme l’affirme l’envoyée de JA. Il est déplorable que la société bamilékée perde ses repères à travers le long processus de déracinement cultuelle qui lui a été imposé et qui, aujourd’hui, semble viser l’extinction de ses « chefferies traditionnelles » sous le prétexte mal imaginé « d’incompatibilité des monarchies avec la démocratie ».
Heureusement, l’œuvre coloniale de déconstruction du dynamisme bamiléké – qui n’a réussi que partiellement – n’a pas encore pu isoler les Bamilékés de ou dans la nation camerounaise. Le Bamiléké camerounais que je suis, en dépit de tous les efforts politiciens des héritiers de Lamberton à faire de lui un étranger au Cameroun, est parfaitement conscient de la réalité incontournable d’une nation camerounaise à bâtir, avec tous ceux qui partagent son territoire et son destin par le droit du sol et du sang.
En tant qu’ingénieur et entrepreneur en bâtiment et travaux publics, je suis à l’aise pour expliquer comment les Camerounais veulent construire leur nation forte et prospère, et en faire un ouvrage en béton armé. Pour construire un ouvrage en béton armé, les matériaux à utiliser sont : gravier, sable, ciment et eau (tribus) ; ensuite, il faut un moule que nous appelons coffrage (territoire), puis les moyens techniques qui vont de la truelle du maçon au vibreur, en passant par la pelle de l’ouvrier, la brouette, la bétonnière, les échafaudages, etc… (la politique) et enfin, les ressources humaines qui vont de l’architecte au manœuvre du chantier, sans parler du second œuvre complémentaire pour l’embellissement de l’ouvrage. Pris à part, aucun des ces éléments pourtant tous indispensables ne construirait l’ouvrage. Mais, si un seul en est isolé et marginalisé ou absent, l’ouvrage porte en lui le germe de son effondrement. Vous aurez compris que pour moi, le Cameroun est aujourd’hui à l’image de cet ouvrage en béton armé, que tous ses fils, de toutes les ethnies et cultures doivent servir à construire.
De qui Jeune Afrique tient-il le mandat de semer de la zizanie dans les matériaux divers, mais tous utiles dont l’ajustement divin de la nature a doté les dirigeants bâtisseurs du Cameroun? Voici ce que l’article affirme : « S’ils s’étaient contentés de rester dans leurs montagnes à cultiver leurs traditions et leurs champs, tout irait pour le mieux. Mais voilà, ils sont allés s’installer partout, en particulier dans les grandes villes, où ils contrôlent de larges activités – professions libérales, industries, commerces, taxis et autres. De quoi irriter les « autochtones », qui vivent souvent leur présence comme une invasion ».
Si la nation camerounaise profonde était dupe des stratégies clientélistes des politiques, qu’est-ce que ces phrases entraîneraient dans les villes comme Douala, sinon de l’animosité inter-ethnique et des tentations de haine, alors que cette quasi mégapole doit préfigurer l’intégration nationale ?
« Conjuguée à leur sens des affaires, qui expliquerait, entre autres leur mobilité – « Ils vont là où il y a de l’argent à gagner », ironise Max -, leur solidarité effraie. « S’ils ont le pouvoir politique, ils donneront tous les postes à leurs frères ». Je conviendrai que les opinions sont libres si Max, Eugène, Jean-paul et autres… dont les propos meublent le reportage existent réellement. Mais nul commentaire du journal ne prend de distance à l’égard de l’affirmation selon laquelle le pouvoir politique chez les Bamilékés ne servirait qu’à donner des postes… Des postes de profit sans doute, puisque s’il s’agissait de postes de responsabilités, ils iraient au mérite dont la fraternité n’est pas le déterminant.

Gouvernance bamilékée
Dans le système politique bamiléké, les normes de gouvernance interdisent au roi de gouverner avec les princes. Il ne peut attribuer des fonctions gouvernantes (ou administratives) qu’aux notables du peuple. C’est donc une contre-vérité d’insinuer que la démocratie signifierait pour les Bamiléké une distribution joyeuse de prébendes tribales… Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on veut absolument désigner les Bamilékés à la vindicte des autres qu’il faut leur prêter globalement l’intention de revendiquer le martyr de la lutte « farouche » pour l’indépendance. Lutte à laquelle chacun ne pouvait à l’époque sacrifier que les moyens dont il disposait et selon son niveau de conscience de la domination coloniale.
Le fait pour un citoyen de ne pas adhérer à un parti politique ne traduit pas forcément une « marginalisation du champ politique ». C’est par contre un moyen sûr de ne pas tribaliser la politique lorsque d’aventure il est en face d’un parti politique basé sur l’ethnie. Pourquoi le poids électoral d’un parti politique devrait-il dépendre de l’ethnie de son leader ? Pourquoi au point que Mme Devey a pu trouver un certain Benoît – qui peut être n’importe qui – pour affirmer qu’ « un bami peut donc difficilement émerger comme leader politique », et ne peut que « animer un parti, le financer » sans pouvoir en prendre tête ?
En définitive, sur le plan politique, du moins, Mme Devey est venue au Cameroun pour donner à voir au monde qu’en fait, ces Bamilékés dont on parle tant, ne sont que des manchots politiques, incapables de créer un parti politique bamiléké, parce que la chefferie les en empêche, et donc obligés de squatter sous le parapluie de l’Udc de Ndam Njoya, ou du Sdf de l’Anglophone John Fru Ndi, s’ils sont opposés au régime en place.

Divisionnisme…
Le référent lointain de cette vision occidentale du Cameroun ne peut être que l’enseignement du maréchal Lyautey, le pacificateur de coloniale mémoire qui disait : « S’il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu’il faut démêler et utiliser à notre profit, en opposant les unes aux autres, en s’appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres… »
Non seulement le reportage de Muriel Devey va tout à fait dans ce sens, comme si elle en avait reçu mission, mais aussi elle étonne finalement par la vision globalement réductrice qu’elle a des bamilékés paradoxalement présentés en même temps comme épouvantail dangereux. Les Bamilékés n’ont pas de parti qui compte, selon Mme Devey, alors ils se sont battu pour avoir quelques sièges dans les partis des autres… aux législatives 2004 (5 au Rdpc, 15 au Sdf et 5 à l’Udc). Outre que ces statistiques sont inexactes ou dépassées, elles suggèrent déjà que les Bamilékés veulent envahir les partis des autres – et si le Rdpc gagne la majorité des municipales à l’Ouest, il faut en déduire que, non seulement tous les élus sont Bamilékés, mais ils « ont été plus chanceux ».
Mais qu’est-ce que être chanceux pour les élus du Rdpc qui, en juillet 2007, ont remporté 20 sièges sur 25 dans la province de l’Ouest, contre 4 pour l’UDC et seulement 1 pour le Sdf ? Si l’envoyée spéciale de Jeune Afrique veut convaincre ses lecteurs que l’Udc et le Sdf sont la bouée de sauvetage politique des Bamilékés, il faudra bien qu’elle explique comment depuis le même mois de juillet 2007, le Rdpc gère dans la province que tout le monde dit « bamilékée », 29 municipalités sur 40, contre 8 pour l’Udc et seulement 3 pour le Sdf.
Les Bamilékés ont cinq portes feuilles dans le gouvernement qui sont « la caution Bamiléké d’un régime qui ne peut pas totalement les marginaliser », affirme Muriel Devey qui poursuit : « Si les affaires restent leur domaine de prédilection, c’est grâce au président Ahidjo qui encouragea la formation d’une bourgeoisie dans (leur) communauté en échange de l’abandon de la lutte dans le maquis de l’UPC ».
Il n’est pas imaginable qu’un journal véhicule de telles contre-vérités sur le Cameroun, allant jusqu’à insinuer que des personnages emblématiques de la frange conservatrice du pays, comme les André Sohaing, Kadji Defosso et Victor Fotso – qui sont au demeurant respectables et respectés pour ce qu’ils pèsent dans l’économie nationale – aient pu s’impliquer dans les maquis de l’Upc, jusqu’à trahir cette dernière, contre leur embourgeoisement. On ne tordrait pas autrement le cou à l’histoire !

Une espèce inédite
Je n’insisterai pas sur la propension qui n’est pas exclusive à Jeune Afrique, à considérer que les opérateurs économiques ou les élites d’origine bamiléké, qui ont réussi dans leurs affaires, dans la politique, la culture ou la presse, le doivent au fait d’être Bamiléké et qu’ils représentent du coup tous les Bamilékés dans leurs succès et leurs échecs. Ils seraient ainsi des « têtes d’affiche » de la communauté bamiléké. Laquelle pâtirait naturellement en toutes circonstance de leurs turpitudes au tribunal de l’opinion publique.
En résumé, et tout comptes faits, les Bamilékés que l’envoyée spéciale de Jeune Afrique fait découvrir à ses lecteurs apparaissent comme une espèce inédite au Cameroun, acceptée comme un mal nécessaire et frappée d’incapacité politique.

Les Bamilékés du Cameroun ont besoin des autres communautés, comme celles-ci ont besoin des Bamilékés pour construire une nation indivisible et prospère pour tous ses fils. Certes, si par Bamiléké on entend les populations de la province de l’Ouest, il faut convenir qu’elles ont des frustrations. Mais, toutes proportions gardées, toutes les populations de toutes les provinces du Cameroun souffrent du déficit de l’offre politique qui, il faut le reconnaître, n’est pas à la hauteur de leur contribution à la croissance.
Muriel Devey semble avoir pris le parti de la déconstruction, s’efforçant de réveiller chez les Camerounais les germes de rejet réciproque qui sont malheureusement latents. Or, je l’affirme, ce qui nous aidera à construire une nation camerounaise soudée et prospère, ce n’est pas l’exaspération des particularismes et le repli identitaire, mais la promotion de ce que nos communautés ethnico-tribales ont de semblable et de complémentaire.

* Ingénieur civil polytechnicien,
Maire de Bamendjou
e-mail : mairiebamendjou@yahoo.fr

 

Par Par Emmanuel MUKAM*

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Un Bamiléké répond à « Jeune Afrique »

Après son grand reportage…

« C’est une vérité d’évidence qu’une nation est faite d’identités qui ne deviennent antagonistes que lorsqu’elles sont niées. » Ainsi peut-on résumer l’introduction d’un reportage publié sur le Cameroun par l’hebdomadaire Jeune Afrique (édition du 27 juillet au 02 août 2008) sous le titre « Cameroun : bienvenue chez les Bamilékés ». Un reportage que j’ai lu avec suffisamment d’intérêt pour reconnaître le bien-fondé de l’affirmation. Surtout si cette nation est le fruit – heureux ou malheureux – d’une construction colonialiste. Malheureusement, le reportage de l’envoyée spéciale de Jeune Afrique ne m’a pas laissé sur ma faim, mais sur ma colère, par sa tonalité plutôt tendancieuse, me suggérant la réflexion que j’invite à partager les Camerounais qui l’ont lu.
Pour ce qui est de la nation camerounaise, à moins de vouloir lier le mouvement migratoire des peuples d’Afrique au fait du colonialisme occidental, on ne peut réduire à un demi-siècle sans édulcorer l’histoire, l’intégration de la tradition, du mode de vie et de l’histoire des Bamilékés dans celles de l’ensemble du Cameroun. Il est indéniable que la colonisation a trouvé sur place au Cameroun, au milieu d’autres communautés camerounaises ceux qui, par simple étiquetage, sont devenus « les Bamilékés ».
En l’occurrence, quand Mme Muriel Devey, l’auteur du grand reportage, parle du dynamisme bamiléké qui « suscite de nombreux fantasmes », elle ne dit qu’en moins bien ce que le monde sait et pense déjà du dynamisme bamiléké et des « soupçons d’hégémonisme » dont il est l’objet, et cela depuis les écrits célèbres du colonel Lamberton. Cet officier français qui a participé au commandement des troupes françaises ayant massacré les Bamilékés au Cameroun de 1959 à 1964 (sous prétexte de lutter contre la rébellion et le terrorisme), a défini les Bamilékés dans la Revue française de la Défense, comme « un caillou dans la chaussure » du Cameroun.
En réalité, ce n’est pas la méconnaissance de l’histoire du peuple bamiléké que l’on peut reprocher à Muriel Devey. Ce serait plutôt sa prétention à faire découvrir au monde un peuple dont l’origine du nom semble lacunaire dans ses écrits. L’envoyée spéciale de Jeune Afrique suggèrerait-elle que le Bamiléké n’est pas Camerounais à part entière, mais entièrement à part au Cameroun ? Et qu’il faudrait peut-être fragiliser un peu son fameux dynamisme à l’origine des « soupçons d’hégémonisme » ?

Pourquoi les gens nombreux ?
Dans un contexte socio-politique où l’expression démocratique est biaisée, pensez-vous qu’il soit innocent de convoquer le « Medumba » pour expliquer que bamiléké veut dire « les gens nombreux » ? Certes, on pourrait croire à une faiblesse d’investigation. Mais dans quelle langue peut-on manquer de bon sens au point de désigner une communauté par le poids de son nombre ? Comment les Bangangtés désigneraient-ils les Chinois en Medumba ? En l’absence des chiffres officiels du recensement général de la population, quelle est l’évidence que les bamiléké soient « les gens (les plus) nombreux » au Cameroun ?
Le fait par ailleurs de vouloir identifier les Bamilékés seulement par leur nombre et le repli sur leurs traditions – « c’est ce qui fonde l’identité bamiléké », affirme le reportage, ne me semble pas plus innocent, non plus que de dire qu’en fait le Bamiléké ne s’accepte pas comme tel, et « se présente plutôt comme Bangangté, Bandjoun, Dschang, ou Bafoussam… le nom de sa chefferie d’origine »…
Si Mme Devey a pu faire un crochet dans la ville touristique de Dschang, aux sources du mot bamiléké, des patriarches l’auraient édifiée sur les origines du mot, du moins dans son étymologie la plus popularisée… Elle aurait compris que si « nos ancêtres les Gaulois » avaient pris la peine d’étudier le peuple qu’ils venaient soumettre, les Bamiléké n’auraient pas figuré dans le livre d’état-civil seulement comme les gens d’un lieu, mais comme descendants des Tikars…
Malheureusement, je ne suis pas historien, et souhaite simplement faire comprendre à l’envoyée spéciale de Jeune Afrique que le mot bamiléké n’est pas une identification socio-antropologique, mais une étiquette basée sur un espace géographique. C’est comme si on débaptisait tous les peuples du Sahara pour les étiqueter sahéliens… Parce que je ne suis pas historien, je ne puis expliquer à Muriel ni pourquoi, ni comment, ni à quel moment de l’histoire toutes les tribus dites « Bamiléké », descendues du peuple Tikar de l’Adamaoua… ont été privés de toute autre forme d’identification spécifique que leur appartenance au lieu géographique où on les croit originaires.
C’est un fait que le système colonial français n’a jamais digéré la gouvernance monarchique bamiléké qu’il a rebaptisé « chefferie traditionnelle », par rapport naturellement à la « chefferie moderne » caporalisée qu’étaient les cellules d’administration coloniale. La monarchie bamiléké représentait à ses yeux un facteur d’ordre socio-culturel hostile à la pénétration culturelle coloniale, avant de devenir plus tard un obstacle potentiel à la domination de certains intérêts économiques occidentaux.

De roi à « chef traditionnel »
Cette déconstruction structurelle peut être considérée comme une cause, voire la cause lointaine et programmée de la lente érosion philosophique et structurelle des royaumes bamilékés, dont l’autorité traditionnelle se trouve actuellement quasiment aliénée à l’administration d’Etat et aux partis politiques, pour des raisons de sécurité matérielles évidentes… Rien d’étonnant par conséquent à ce que nos rois – rebaptisés « chefs traditionnels » – soient plutôt rassurés d’être des auxiliaires de l’administration « vendus aux puissances d’argent » comme l’affirme l’envoyée de JA. Il est déplorable que la société bamilékée perde ses repères à travers le long processus de déracinement cultuelle qui lui a été imposé et qui, aujourd’hui, semble viser l’extinction de ses « chefferies traditionnelles » sous le prétexte mal imaginé « d’incompatibilité des monarchies avec la démocratie ».
Heureusement, l’œuvre coloniale de déconstruction du dynamisme bamiléké – qui n’a réussi que partiellement – n’a pas encore pu isoler les Bamilékés de ou dans la nation camerounaise. Le Bamiléké camerounais que je suis, en dépit de tous les efforts politiciens des héritiers de Lamberton à faire de lui un étranger au Cameroun, est parfaitement conscient de la réalité incontournable d’une nation camerounaise à bâtir, avec tous ceux qui partagent son territoire et son destin par le droit du sol et du sang.
En tant qu’ingénieur et entrepreneur en bâtiment et travaux publics, je suis à l’aise pour expliquer comment les Camerounais veulent construire leur nation forte et prospère, et en faire un ouvrage en béton armé. Pour construire un ouvrage en béton armé, les matériaux à utiliser sont : gravier, sable, ciment et eau (tribus) ; ensuite, il faut un moule que nous appelons coffrage (territoire), puis les moyens techniques qui vont de la truelle du maçon au vibreur, en passant par la pelle de l’ouvrier, la brouette, la bétonnière, les échafaudages, etc… (la politique) et enfin, les ressources humaines qui vont de l’architecte au manœuvre du chantier, sans parler du second œuvre complémentaire pour l’embellissement de l’ouvrage. Pris à part, aucun des ces éléments pourtant tous indispensables ne construirait l’ouvrage. Mais, si un seul en est isolé et marginalisé ou absent, l’ouvrage porte en lui le germe de son effondrement. Vous aurez compris que pour moi, le Cameroun est aujourd’hui à l’image de cet ouvrage en béton armé, que tous ses fils, de toutes les ethnies et cultures doivent servir à construire.
De qui Jeune Afrique tient-il le mandat de semer de la zizanie dans les matériaux divers, mais tous utiles dont l’ajustement divin de la nature a doté les dirigeants bâtisseurs du Cameroun? Voici ce que l’article affirme : « S’ils s’étaient contentés de rester dans leurs montagnes à cultiver leurs traditions et leurs champs, tout irait pour le mieux. Mais voilà, ils sont allés s’installer partout, en particulier dans les grandes villes, où ils contrôlent de larges activités – professions libérales, industries, commerces, taxis et autres. De quoi irriter les « autochtones », qui vivent souvent leur présence comme une invasion ».
Si la nation camerounaise profonde était dupe des stratégies clientélistes des politiques, qu’est-ce que ces phrases entraîneraient dans les villes comme Douala, sinon de l’animosité inter-ethnique et des tentations de haine, alors que cette quasi mégapole doit préfigurer l’intégration nationale ?
« Conjuguée à leur sens des affaires, qui expliquerait, entre autres leur mobilité – « Ils vont là où il y a de l’argent à gagner », ironise Max -, leur solidarité effraie. « S’ils ont le pouvoir politique, ils donneront tous les postes à leurs frères ». Je conviendrai que les opinions sont libres si Max, Eugène, Jean-paul et autres… dont les propos meublent le reportage existent réellement. Mais nul commentaire du journal ne prend de distance à l’égard de l’affirmation selon laquelle le pouvoir politique chez les Bamilékés ne servirait qu’à donner des postes… Des postes de profit sans doute, puisque s’il s’agissait de postes de responsabilités, ils iraient au mérite dont la fraternité n’est pas le déterminant.

Gouvernance bamilékée
Dans le système politique bamiléké, les normes de gouvernance interdisent au roi de gouverner avec les princes. Il ne peut attribuer des fonctions gouvernantes (ou administratives) qu’aux notables du peuple. C’est donc une contre-vérité d’insinuer que la démocratie signifierait pour les Bamiléké une distribution joyeuse de prébendes tribales… Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on veut absolument désigner les Bamilékés à la vindicte des autres qu’il faut leur prêter globalement l’intention de revendiquer le martyr de la lutte « farouche » pour l’indépendance. Lutte à laquelle chacun ne pouvait à l’époque sacrifier que les moyens dont il disposait et selon son niveau de conscience de la domination coloniale.
Le fait pour un citoyen de ne pas adhérer à un parti politique ne traduit pas forcément une « marginalisation du champ politique ». C’est par contre un moyen sûr de ne pas tribaliser la politique lorsque d’aventure il est en face d’un parti politique basé sur l’ethnie. Pourquoi le poids électoral d’un parti politique devrait-il dépendre de l’ethnie de son leader ? Pourquoi au point que Mme Devey a pu trouver un certain Benoît – qui peut être n’importe qui – pour affirmer qu’ « un bami peut donc difficilement émerger comme leader politique », et ne peut que « animer un parti, le financer » sans pouvoir en prendre tête ?
En définitive, sur le plan politique, du moins, Mme Devey est venue au Cameroun pour donner à voir au monde qu’en fait, ces Bamilékés dont on parle tant, ne sont que des manchots politiques, incapables de créer un parti politique bamiléké, parce que la chefferie les en empêche, et donc obligés de squatter sous le parapluie de l’Udc de Ndam Njoya, ou du Sdf de l’Anglophone John Fru Ndi, s’ils sont opposés au régime en place.

Divisionnisme…
Le référent lointain de cette vision occidentale du Cameroun ne peut être que l’enseignement du maréchal Lyautey, le pacificateur de coloniale mémoire qui disait : « S’il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu’il faut démêler et utiliser à notre profit, en opposant les unes aux autres, en s’appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres… »
Non seulement le reportage de Muriel Devey va tout à fait dans ce sens, comme si elle en avait reçu mission, mais aussi elle étonne finalement par la vision globalement réductrice qu’elle a des bamilékés paradoxalement présentés en même temps comme épouvantail dangereux. Les Bamilékés n’ont pas de parti qui compte, selon Mme Devey, alors ils se sont battu pour avoir quelques sièges dans les partis des autres… aux législatives 2004 (5 au Rdpc, 15 au Sdf et 5 à l’Udc). Outre que ces statistiques sont inexactes ou dépassées, elles suggèrent déjà que les Bamilékés veulent envahir les partis des autres – et si le Rdpc gagne la majorité des municipales à l’Ouest, il faut en déduire que, non seulement tous les élus sont Bamilékés, mais ils « ont été plus chanceux ».
Mais qu’est-ce que être chanceux pour les élus du Rdpc qui, en juillet 2007, ont remporté 20 sièges sur 25 dans la province de l’Ouest, contre 4 pour l’UDC et seulement 1 pour le Sdf ? Si l’envoyée spéciale de Jeune Afrique veut convaincre ses lecteurs que l’Udc et le Sdf sont la bouée de sauvetage politique des Bamilékés, il faudra bien qu’elle explique comment depuis le même mois de juillet 2007, le Rdpc gère dans la province que tout le monde dit « bamilékée », 29 municipalités sur 40, contre 8 pour l’Udc et seulement 3 pour le Sdf.
Les Bamilékés ont cinq portes feuilles dans le gouvernement qui sont « la caution Bamiléké d’un régime qui ne peut pas totalement les marginaliser », affirme Muriel Devey qui poursuit : « Si les affaires restent leur domaine de prédilection, c’est grâce au président Ahidjo qui encouragea la formation d’une bourgeoisie dans (leur) communauté en échange de l’abandon de la lutte dans le maquis de l’UPC ».
Il n’est pas imaginable qu’un journal véhicule de telles contre-vérités sur le Cameroun, allant jusqu’à insinuer que des personnages emblématiques de la frange conservatrice du pays, comme les André Sohaing, Kadji Defosso et Victor Fotso – qui sont au demeurant respectables et respectés pour ce qu’ils pèsent dans l’économie nationale – aient pu s’impliquer dans les maquis de l’Upc, jusqu’à trahir cette dernière, contre leur embourgeoisement. On ne tordrait pas autrement le cou à l’histoire !

Une espèce inédite
Je n’insisterai pas sur la propension qui n’est pas exclusive à Jeune Afrique, à considérer que les opérateurs économiques ou les élites d’origine bamiléké, qui ont réussi dans leurs affaires, dans la politique, la culture ou la presse, le doivent au fait d’être Bamiléké et qu’ils représentent du coup tous les Bamilékés dans leurs succès et leurs échecs. Ils seraient ainsi des « têtes d’affiche » de la communauté bamiléké. Laquelle pâtirait naturellement en toutes circonstance de leurs turpitudes au tribunal de l’opinion publique.
En résumé, et tout comptes faits, les Bamilékés que l’envoyée spéciale de Jeune Afrique fait découvrir à ses lecteurs apparaissent comme une espèce inédite au Cameroun, acceptée comme un mal nécessaire et frappée d’incapacité politique.

Les Bamilékés du Cameroun ont besoin des autres communautés, comme celles-ci ont besoin des Bamilékés pour construire une nation indivisible et prospère pour tous ses fils. Certes, si par Bamiléké on entend les populations de la province de l’Ouest, il faut convenir qu’elles ont des frustrations. Mais, toutes proportions gardées, toutes les populations de toutes les provinces du Cameroun souffrent du déficit de l’offre politique qui, il faut le reconnaître, n’est pas à la hauteur de leur contribution à la croissance.
Muriel Devey semble avoir pris le parti de la déconstruction, s’efforçant de réveiller chez les Camerounais les germes de rejet réciproque qui sont malheureusement latents. Or, je l’affirme, ce qui nous aidera à construire une nation camerounaise soudée et prospère, ce n’est pas l’exaspération des particularismes et le repli identitaire, mais la promotion de ce que nos communautés ethnico-tribales ont de semblable et de complémentaire.

* Ingénieur civil polytechnicien,
Maire de Bamendjou
e-mail : mairiebamendjou@yahoo.fr

 

Par Par Emmanuel MUKAM*

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Hommage : Les artistes camerounais célèbrent l’unité nationale

C’était à l’occasion d’une soirée organisée par le ministère de la culture mardi dernier.
Parfait Tabapsi (Stagiaire) –




Il ne fallait surtout pas arriver en retard à l’esplanade du Musée national mardi dernier. A l’heure dite en effet, la soirée organisée par le ministère de la Culture et intitulée " Soirée des patrimoines oraux et de l’humour " prenait son envol. Ceci en vue de célébrer l’unité du Cameroun. A ceux qui hésitaient encore sur la diversité de la culture camerounaise, cette occasion a sonné comme une réponse. Tant les divers aspects de la culture camerounaise se sont donnés à voir à tous ceux qui avaient fait le déplacement.
Occasion au cours de laquelle les grandes aires culturelles étaient présentes. De la danse Bafia aux balafons du Sud en passant par la danse mystique et d’initiation des sociétés secrètes de l’Ouest et le mvet, on ne s’est pas ennuyé. Mais le moment qui aura emporté l’adhésion du plus grand nombre restera sans doute le passage du groupe Labbi qui a exécuté une danse initiatique du Nord.

Un groupe qui a permis à une quinzaine de gamins ceints de grelots et drapés d’un pagne de se mettre en exergue. Disposés en cercle autour de joueurs de tambour, ils ont chanté et dansé, avec la fougue et l’application qui seyent aux gamins de leur âge. Le tout pendant une quinzaine de minutes qui a soulevé des applaudissements nourris des spectateurs. Bien avant aussi, il y eut une envolée de percussions offerte par le groupe Mankoussou du Congo. Un concert de chants et de rythmes qui donna l’occasion à une partie du public d’effectuer quelques pas de danse dans les recoins de la grande cour du musée.
Mais la fête de mardi dernier n’était pas que chants et danses. Il y eut aussi des contes et de l’humour. La preuve par cette prestation de Daniel Ndo qui raconta l’histoire de " la fille, le serpent et le serment ". Une prestation ponctuée par des pas de danse au rythme des sons instillés dans la nature par le groupe de musiciens qui l’accompagnait pour la circonstance. Il y eut aussi "Les petits potins de Valérie Ndongo " sur sa perception de l’unité et surtout la prestation du " Ke Gue Gue international ".

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