Arts plastiques : Tranches de vie sur terre
Plus d’une cinquantaine d’objets d’art exposés à Douala pour critiquer le quotidien dans nos cités. –
Espace Doual’art à Bonanjo-Douala que dirige la princesse Marilyn Douala Bell brille de mille feux depuis le 29 septembre dernier. Dans le jardin, quelques personnes dégustent de la bière, en devisant tranquillement. A l’intérieur, sous une musique arabe, l’odeur d’encens vous enivre, vous envahit le corps et l’esprit. Le décor de l’intérieur de cette galerie force les regards. Une panoplie de tableaux et de sculpture s’offre à la curiosité des visiteurs. Parmi ceux-ci, des artistes plasticiens. Certains, à l’instar de Emile Youmbi sont partis de Yaoundé pour l’exposition de Salifou Lindou. Une exposition dont la préparation s’est étalée sur six ans.
“ Je voulais trouver un sujet important comme celui de l’urbanité. Avec tous les problèmes que cela comporte, comme les routes délabrées, la circulation pas assez fluide ”. Pourtant, on a l’impression que les gens s’y plaisent. “ Et vous savez, à force de s’habituer à quelque chose, on ne voit plus. Si je m’insurge contre cela et que j’organise cette exposition, ce n’est pas parce que je veux trouver une solution. C’est pour attirer l’attention des gens sur cette décrépitude de notre ville. Il se passe des choses. Peut-être que les gens ne voient plus ”, explique Salifou Lindou.
Baptisée “ Ballades plurielles ”, l’exposition de cet artiste qui prend fin le 28 octobre, est une reproduction du vécu quotidien des populations dans les quartiers et certains coins de Douala, capitale économique. Dernier Poteau ; New-Bell ; Makepe ; Rue de la joie avec ses carrefours aux trois plaies ; trois boutiques ; trois voleurs ; trois morts ; trois veuves ; Kotto Bloc ; Deido ; Bali ; etc. Chacun des tableaux en exposition, montre la misère dans laquelle croupissent les Camerounais d’en bas.
Mais, comme il y a toujours une solution à tout, ces objets d’art côtoient allégrement, d’autres tableaux qui font mention du “ recueillement ”, des “ Mutations ”, des “ Rotations ”. Toutes choses qui peuvent éclairer les habitants de nos cités et les faire sortir de leur léthargie. Salifou Lindou n’a ménagé aucun effort pour servir le meilleur de son génie et de son talent aux amoureux des beaux-arts. “ Ce travail est différent de ce que j’ai fait auparavant parce que la tôle est plus accessible que la toile. C’est une matière pauvre et omniprésente que je peux acquérir facilement dans nos quartiers. Elle est rigide ” On peut la brûler, la gratter, la couper, la coller, la coudre.
Tôle, terre, cuir, verre, acier, toile de jute sont ses matières de prédilection. Pour donner de l’allure à ses œuvres, Salifou travaille avec plusieurs matériaux. Il aime poncer, effacer, pour voir ce qu’il y a derrière la matière sur laquelle il fait ses messages. Le noir reste sa couleur préférée. Une couleur lourde et sèche qui exclut l’illusion. “ Le noir absorbe toutes les autres couleurs. Symbole d’austérité et de rigueur, le noir représente la nuit, les ténèbres et la mort. C’est une couleur froide qui ramène toujours à la réalité ”, s’accorde l’artiste. Ce n’est pas seulement l’antithèse du blanc. Couleur du deuil en Occident, le noir est à l’origine, le symbole de la fécondité ; la couleur des déesses, de la fertilité et des vierges noires. Bien plus, le noir représentant le monde souterrain, correspond au ventre de la terre où s’opère la régénération du monde. Souvent symbole d’obscurité et d’impureté, il devient alors celui de la non manifestation et de la virginité primordiale. Obscurité des origines, il précède la création dans toutes les religions. C’est là où Salifou puisent la force nécessaire pour montrer aux yeux du monde, la face cachée de notre société. Au fait, Salifou Lindou puise dans le mystérieux pour reproduire le réel. Et c’est aussi cela, la spécificité de son œuvre.


