Serge Alain Godong , l’éditorialiste invité*:Le pape Benoît XVI a raison de condamner le préservatif
Son analyse du sida mal est, de loin, bien meilleure que celle des bien-pensants qui ergotent à l’incendier dans les médias.
Mémorable est le tollé planétaire qui a fait suite aux propos du pape Benoît XVI, en début de semaine dernière, déclarant sur sa route qui le conduisait au Cameroun, que le préservatif n’est guère optimal comme solution prophylactique de lutte contre le sida.
Un rare consensus a alors fait jour, pour dénoncer les outrances d’un homme que certains, dans la presse occidentale notamment, n’hésitent plus à qualifier de « criminel ». Le chef de l’Eglise catholique encouragerait ainsi, comme l’écrit un contributeur libre dans les pages « opinion » du quotidien Libération, tout un « culte de la mort » honteux et misérable, rien de moins qu’un complot visant ni plus ni moins, « l’anéantissement de l’homme ».
Difficile en effet de faire plus virulent, dans une atmosphère oecuménique où, enfin, la « modernité » de la civilisation actuelle se plaît à retrouver, hors d’elle, une figure fantasmatique particulièrement convenable à caricaturer. C’est peu de dire combien cet homme représente, à la perfection, le modèle le plus ultime d’une détestation qui prend champ dans tout un imaginaire collectif désormais architecturé autour d’un évident relativisme moral. On le haït d’autant plus confortablement que le pauvre est vieux, religieux, « conservateur » – et donc de « ringard » –, penseur à contre-courant de tout ce que la culture ambiante et les opinions médiatiques considèrent comme recommandable.
On le jette alors dans une vindicte qui donne à entendre tout et n’importe quoi, dans un déluge de déclarations où plus personne ne craint de faire pacte avec l’indécence et même, la grossièreté. Une situation pour le moins curieuse dans ces sociétés occidentales qui, se prévalant orgueilleusement de la liberté d’expression qu’elles sont censées défendre au premier cercle des valeurs humaines, ne craignent guère de vilipender une singularité qui, en rupture des opinions dominantes, fait parler son droit à la parole sur le compte des idées essentielles qu’il défend. On se retrouve alors avec le paradoxe d’une démocratie qui devient cruellement tortionnaire de la différence. On brûle sur la place publique celui qui dit non aux conventions, dans une effrayante réédition de l’Inquisition qui fut justement celle de l’Eglise il y six siècles.
Essayons toutefois d’examiner, tranquillement, les argumentations successives à partir desquelles le pape s’appuie pour déclarer le préservatif impropre à la lutte contre le sida. D’abord, en se tournant vers les Ecritures. Peu de ceux qui condamnent ainsi le pape savent que la principale ligne d’existence de l’Eglise catholique – et du christianisme, de façon générale –, sur ses deux millénaires de route, a toujours été de se mettre systématiquement en ligne de défense de la vie. La vie à tout prix, la vie à tous les prix : d’où qu’elle vienne, quelle qu’elle coûte, quoi que l’on en fasse. Et c’est le Nouveau Testament qui en fournit le socle théologique le plus abouti : il offre la mort et la résurrection du Christ comme la base doctrinale de tout ce que promeut le pape aujourd’hui, de tout ce qui, dans son discours apparaît comme choquant ou particulièrement rétrograde.
Il faut pour en retrouver les traces, faire un premier détour par l’Evangile selon Mathieu. Par cet auteur, on apprend à mesurer l’importance de cette dialectique si particulière : comprendre que toute la vie de Jésus n’a eu, in fine, pour seule justification que sa mort et, surtout, son retour extraordinaire à la vie, trois jours après sa crucifixion. Dieu offre en effet son propre Fils à la mort dans le but, à terme, d’afficher toute sa grandeur en le retournant à la vie. La résurrection procède donc d’un jeu de puissance ultime, d’une démonstration de la haute tenue de la Gloire de Dieu, et, en fin de compte, de la nécessité d’établir une ligne continue entre la vie terrestre et la vie céleste, entre la vie et la mort, entre la vie et la vie après la vie – débat qui était impensable dans cette forme dans le monde pré-christique.
Elle signifie clairement la victoire de l’Espérance sur la finitude, dans un mouvement circulaire qui construit ce que l’on appelle le Salut. Telle est donc la raison pour laquelle, dans sa première Epître aux apôtres, Paul, l’inventeur du christianisme, va jusqu’à affirmer : « si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine » (15, 17-20). Il devient, de ce fait, impensable que celui qui affirme être « chrétien » ne fasse pas allégeance au principe supérieur de la vie, d’une vie qui triomphe de la mort, d’une vie qui se choisit par elle-même, pour elle-même. Raison pour laquelle, dans sa première encyclique intitulée Christ Rédemptor Hominis, Jean-Paul II affirmait que « l’Homme est la route de l’Eglise ». Ne pas le comprendre est, de ce point de départ, nécessairement passer à côté de l’essentiel du message catholique.
Dès lors, le reste procède de la même logique, axiale, d’hyper-valorisation de la vie. Impossible, à partir de ce jugement que, quelle qu’en soient les raisons, quel que soit le bien fondé des bonnes opinions médiatiques, le pape se fasse le promoteur de l’avortement, sous quelque forme ou quelque prétexte que ce soit. Le lui demander, c’est lui demander de ne plus être pape, c’est lui suggérer de s’auto-excommunier. Lui demander également d’être le promoteur de la procréation assistée, alors que philosophiquement, son socle de pensée est plutôt de recourir à la « loi naturelle » – donc, une « loi » commandée par Dieu – est tout autant lui imposer l’impossible. L’encyclique Evangelium vitae (1995) le rappelle sans fard.
Reste que la question autour de laquelle s’est déroulée cette extraordinaire bronca médiatique : le préservatif. Que dit le pape ? Que le préservatif, non seulement n’est pas efficace, mais qu’il aggrave même plutôt le problème du sida. Ça va évidemment faire choquant, mais autant mieux le dire clairement d’emblée : le préservatif aggrave effectivement assez largement le problème du sida. Non pas, qu’il ne favorise pas la protection (comme les personnes de mauvaise de foi on voulu faire dire au pape), mais bien parce que, à la base de tout, il encourage fortement le comportement sexuel qui est à la source de l’expansion de la pandémie : la débauche. Ce que le pape a dit est donc qu’en aucun cas, on ne peut ramener une question aussi essentielle à une affaire de technique, d’instrument, de caoutchouc. Que le monde actuel, qui se dit si « moderne », ne peut s’exonérer de l’éducation, des valeurs et de la morale – et même, risquons le mot, de la religion – en ayant la facilité de croire et de laisser croire que le débat de ces deux dernières décennies, autour du sida est essentiellement une affaire où hommes et femmes peuvent se réfugier derrière la technique pour faire ce qu’ils veulent. Ce que le pape rappelle en effet, c’est une maxime que tout le monde sait : «science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».
Il faut donc, pour cela, que les choses soient claires : le sida ne se répand pas dans les populations africaines du fait des gens qui ne se protègent pas. Il s’accroît plutôt parmi ces malheureux hommes et femmes, par le fait de ceux qui ont aliéné la compréhension du sexe, en le surinvestissant d’une dimension instrumentale de plaisir, de quête effrénée de la luxure et de domination. C’est bien parce que, dans un tel attelage, tout le monde est enclin à donner de son corps à tout le monde que le sida ne se donne aucune barrière, surtout pas celle du préservatif. La maladie avance – et avancera toujours, dans ce cas – dès lors que ces millions d’hommes et de femmes, tourmentées depuis toujours, comme on sait, par le vide moral et économique, en seront à échanger leur corps contre des libéralités économiques extrêmement dérisoires. Là est le problème du sida.
Et cela, des faits incontestables le montrent : les pays qui ont le mieux, jusqu’ici, contenu l’expansion du sida ne sont pas du tout ceux qui ont le plus diffusé les préservatifs au sein de la population, mais bien ceux qui, avant l’arrivée du sida, disposaient d’une société solidement installée sur des valeurs où le corps de l’homme n’est pas une marchandise, mais l’objet d’un rapport social solidement codifié autour du mariage et de la famille. C’est typiquement ce qui explique que les pays arabes par exemple aient des taux de séroprévalence extrêmement bas, en dépit du fait que la distribution des préservatifs y soit quasi inexistante. Et c’est bien la même explication qui conduit à ce que, l’Afrique du sud, qui est bien le pays du continent à la richesse nationale et individuelle la plus élevée – donc, par principe, où la diffusion du préservatif est la plus massive au sein de la population – ait le deuxième taux de prévalence après le Botswana (25% de la population). Et comment justifier qu’à Washington, une récente étude fasse montre d’une quasi « épidémie » de sida, à 7% de la population, alors que l’on est bien là dans le pays le plus puissant du monde ? Telle donc la profonde contradiction dans la stratégie de ceux qui ne comptent que sur le préservatif.
La compréhension de la question du sida en Afrique continue d’être l’otage d’une telle vacuité intellectuelle et d’une telle mauvaise foi que, à ce rythme, on en aurait encore pour de belles années de progression de la maladie. Car, ce n’est pas tant de la non disponibilité de cet outil – évidemment utile – que les populations continuent de mourir, mais plutôt, de la poursuite de l’expansion du couple infernal pauvreté/ignorance. Tant que les filles seront issues de familles pauvres et n’auront pas assez de revenus, toujours, elles offriront leur corps, sans protection, pour un bout de pain. Tant que le bout de pain sera toujours aussi rare pour la plupart – 40% de la population africaine vivant avec moins de 2 dollars par jour – toujours, il y aura des hommes assez nantis pour faire du sexe un élément de valorisation de leur distinction sociale et d’écrasement des démunies. Tant que les gens misérables des campagnes n’auront pas assez d’éducation, toujours, ils n’iront pas vers le préservatif et n’auront même pas assez d’argent pour se l’acheter, même quand ils le voudraient.
Reste un dernier point : le fait que nombreux semblent découvrir aujourd’hui le fait que l’Eglise catholique est, sur ce point de vue, parfaitement égale à elle-même. Au rappel : le 1er novembre 1989 – il y a vingt ans à ce jour – Jean-Paul II déclarait aux participants d’une conférence internationale sur le sida : «il apparaît blessant pour la dignité humaine, et donc moralement illicite, de développer la prévention du sida en la fondant sur le recours à des moyens qui violent le sens authentiquement humain de la sexualité». A Kampala, en Ouganda, le 6 février 1993, le même homme affirmait, devant soixante mille jeunes, que l’acte sexuel et le langage de l’amour est un don total entre deux personnes non unies par l’égoïste satisfaction de leurs instincts. Il poursuivait : « la chasteté est l’unique façon sûre et vertueuse de mettre fin à la plaie tragique du sida ». Pourquoi donc Benoît XVI choque tant en disant exactement les mêmes choses que son prédécesseur ? Tout simplement parce que, après Jean-Paul qui représentait le « bon pape », rock-star et voyageur infatigable, le nouveau se ne prend aucun soin à la construction de son image, ce qui le pose donc comme l’antithèse parfaite, du Polonais. Du coup, les médias le haïssent. Ce sont donc ces nouveaux intégristes de la pensée unique, ceux qui oublient que le pape n’est guère la police dans la conscience de quiconque. Son rôle est de fixer le cap, de rappeler des valeurs que chacun voudra bien suivre, si elles lui conviennent ou pas. Et, comme le rappelait Tony Anatrella (L’Amour et le préservatif, Flammarion, 1995) : « ce n’est pas parce que l’individu n’arrive pas à vivre des valeurs objectives de l’amour que celles-ci sont caduques ».
• Economiste

