Il est impérieux que les Etats-unis d’Amérique se mobilisent de la manière la plus énergique contre la corruption dans la société africaine. Au nom de l’avenir de ce continent. –
Pour les Etats-Unis, la corruption dans les pays en voie de développement se représente comme le défi majeur à relever mais aussi le plus facile. Le terrorisme suit les capitaux, tandis que les Etats pillés représentent le terrain par excellence d’expression du terrorisme. L’Union africaine estime que la corruption coûte annuellement à ses membres au moins 150 milliards de Fcfa soit environ le 1/4 du maigre produit national brut du continent. Dans plusieurs capitales africaines, d’opulents palais rappellent quotidiennement à la vue de tous, la destination du trésor public. Fouillez dans la richesse d’un pays corrompu toutefois et vous découvrirez que le plus précieux sésame des biens mal acquis est le visa étranger, spécialement celui délivré par les Etats-Unis. Le confort psychologique d’un visa est incalculable. C’est la garantie de sauvetage en temps de troubles civils ou de coup d’Etat ; il autorise des achats et des traitements médicaux à l’extérieur ; il représente également une plate-forme de la ploutocratie, à savoir la classe sociale privilégiée.
La Déclaration présidentielle 7750 de Bush (Georges W.) promulguée en janvier 2004 au sommet des Amériques de Moterrey au Mexique offre un outil d’intervention constructive dans l’éradication du cycle de la misère et de l’injustice. Cette déclaration qui renforce les lois anti-immigrations des Etats-Unis recommande le refus de visa aux personnes impliquées ou tirant profit de la corruption institutionnalisée au sommet de l’Etat.
Cette déclaration cadre avec l’approche “ Point de terre d’accueil ” du groupe des huit (G8). Dans la déclaration d’Evian en mai 2003, les membres du G8 prirent la résolution de rechercher chacun, en accord avec les lois nationales, à déclarer “ persona non grata ” toute personnalité publique coupable de corruption en lui refusant l’entrée dans son territoire le moment venu et en faisant recours à l’extradition, aux lois et mécanismes d’assistance mutuelle légale de manière beaucoup plus efficace. (…)
Les affres de la kleptocratie
Au nom de la loyauté au clan et à la famille, l’étendue de vol dans plusieurs nations africaines limite de manière considérable la productivité et même concentre la quantité de richesses disponibles à ceux-là seuls qui opèrent ainsi. Les extorsions sont flagrantes et visibles à tout coin de rue sous forme de basse rapacité comme dans le cas de gendarmes frappant des taximen, des piétons et des petits vendeurs de fruits spoliés de leurs petits avoirs quotidiens. Tous les clans en souffrent. On peut voir la kleptocratie en action dans divers pays, tant en Afrique francophone qu’ailleurs. Et les témoignages oculaires mentionnés ici proviennent en fait de mon dernier poste de service outre-mer, le Cameroun, même s’ils sont tout autant vécus ailleurs :
• Ainsi un vigile de l’Ambassade des USA au Cameroun, qui touche 40 000 Fcfa (80 dollars) par mois, va se voir extorquer 125 000 Fcfa (250 dollars) dans l’inscription de sa fille adolescente dans un établissement public.
• La gérante d’un petit salon de coiffure, après avoir déjà indûment payé pour se retrouver dans l’annexe arrière d’un garage, se voit approchée puis menacée par des collecteurs d’impôt improvisés qui doivent sceller son saloon si elle ne paye pas dans un délai de 24 heures un “ impôt de bail ” fictif relatif, dit-on, au bail qu’elle a déjà payé, pour exploitation du local. Elle emprunte 50 000 Fcfa, au revenu mensuel, pour préserver sa précaire micro entreprise. Elle paie ensuite un (fictif) impôt libératoire sur le montant versé et encore une taxe sur l’exploitation effective de l’espace loué. Le total atteint le tiers de son revenu annuel qui est de 1000 000 Fcfa (2000 dollars) en échange de zéro service rendu par l’Etat.
. Les gendarmes arrêtent par jour une centaine de taxis en décembre, au vu et su de tous, et dans le centre ville affairé, pour se procurer de quoi offrir des cadeaux de Noël à leurs familles. Ces “ manges milles ” armés qui exigent l’équivalent de 1000Fcfa (2 dollars) sont gentils à l’endroit de ceux qui se soumettent au payement mais menaçants pour ceux qui s’y refusent. (…)
Qui sonnera l’alarme ?
Il est parfaitement compréhensible que le système de corruption aide à maintenir le grand fossé entre une minuscule élite ostentatoirement riche et la masse des citoyens paupérisés ; élite qui, par ailleurs s’affirme prédatrice de la classe moyenne. Ces anecdotes nous mènent à nous demander pourquoi les Etats-Unis n’agissent-ils pas résolument pour endiguer ce fléau avec les outils disponibles à savoir la Déclaration 7750.
L’ambassadeur R. Niels Marquardt compte à son actif d’avoir brisé la barrière communicationnelle sur le thème de la corruption au Cameroun. Le 19 janvier 2006, lors d’une déclaration télévisée à Yaoundé, il fit la remarque suivante : “ je suis attristé de devoir dire qu’une culture assez développée de la corruption semble s’être enracinée depuis quelques années. Aucune institution ne semble être épargnée par ce fléau ”.
L’ambassadeur continuera en ces termes : “ En déclarant la guerre contre la corruption, les autorités doivent avoir les outils pour la combattre. Ce n’est pas assez de publier les noms de ceux qui sont accusés de corruption ou même de les relever de leurs fonctions. Les accusés doivent être entendus et normalement traduits en justice, jugé par des tribunaux et condamnés au cas où ils sont reconnus coupables ”
La popularité de l’ambassadeur Marquardt en prit un sérieux bond ; des barrières furent brisées et les conversations rarement, s’écartèrent de ce sujet pour plus de deux mois dans toutes les classes sociales et dans tous les milieux. Six personnalités de moindre importance furent traînées en justice et envoyées en prison sous les yeux de l’Occident.
En même temps, la “ personnalité la plus corrompue ” travaillait à détourner à des fins personnelles une affaire de compagnie aérienne estimée à 50 milliards de francs Cfa (100 millions de dollars) qui pourtant était supposée apporter d’énormes bénéfices tant aux Etats-Unis qu’au pays hôte c’est-à-dire le Cameroun. Et lorsque la “ personnalité la plus corrompue ” a voulu obtenir un visa, l’ambassade des Etats-Unis à Yaoundé, au lieu d’invoquer le Décret 7750 pour le lui refuser, la plutôt sommé de retirer sa demande. De toute apparence sur ordre de Washington. Finalement l’affaire de compagnie aérienne a échoué. Toutefois, un peu plus de deux ans plus tard, la “ personnalité la plus corrompue ” en question, et une autre, ont été relevées de leurs fonctions gouvernementales. Ils seront arrêtés le 29 mars 2008 pour détournement de fonds publics. Un nombre tout à fait symbolique. D’autres ministres corrompus ont également été limogés du gouvernement, bien qu’aucun d’entre eux n’ait encore été poursuivi.
Une nouvelle arme
Le cas Camerounais démontre que l’effort du gouvernement américain à travailler avec ses homologues locaux pour relever le défi de la corruption peut porter des fruits lorsqu’il est mené avec persistance. Il suggère également qu’une action plus agressive à ce sujet pourrait avoir beaucoup de succès. La Déclaration 7750 est un puissant instrument aux mains des officiels américains à cet effet. Tel que publiée dans le Registre Fédéral le 12 Janvier 2004, cette ordonnance refuse l’accès aux Etats-Unis non seulement aux personnalités publiques corrompues et aux anciennes personnalités publiques dont le comportement a été “ hautement préjudiciable aux intérêts nationaux des USA ” mais aussi à leurs familles. (…)
Sous cette disposition se trouve désormais une partie de la Section 212(f) de l’Acte Américain d’Immigration et de Nationalité d’après lequel un visa ne peut être octroyé aux catégories suivantes :
“ (a) Toute personnalité publique en poste ou anciennement en poste dont la sollicitation ou l’acceptation de tout objet de valeur monétaire ou tout autre profit en compensation d’un acte ou de toute mission commis dans l’exercice de ses fonctions qui se trouvent porter sérieux préjudice aux intérêts nationaux des USA.
“ (b) Toutes personnes dont le pourvoi ou l’intention d’offrir un quelconque objet de valeur monétaire ou tout autre avantage à une quelconque personnalité (en compensation d’un acte ou mission commis dans l’exercice de leurs fonctions porte gravement atteinte aux intérêts nationaux des USA.
“ (c) Les personnalités publiques, actuelles ou anciennes, dont le détournement de fonds public ou la perturbation des processus judiciaires, électoraux ou autre porte gravement atteinte aux intérêts nationaux des USA.
“(d) Les épouses, fils et protégés des personnes décrites aux paragraphes (a), (b) et (c) ci-dessus, bénéficiaires de tout article à valeur monétaire ou autre obtenu par de telles personnes.
De la nécessité d’appliquer
Il est impératif d’élargir l’application de la Déclaration 7750. La corruption dévalue le dollar américain de l’aide étrangère ; après avoir été prélevé à chaque niveau, seule une portion relativement minable parvient au projet envisagé ou bénéficiaire, et sa productivité est ainsi gravement entamée. Dans ces conditions, la rapacité institutionnalisée anéantit absolument l’investissement privé, exterminant ainsi la base de tout progrès économique et donc de la prospérité.
Collin Powell a fait remarquer que cette initiative est associée à l’approche “ Point de refuge ”. En fait, deux ans plus tard, lors de leur sommet de ST Petersburg en 2006, les membres du G-8 en ont réaffirmé l’importance : la corruption par les tenants du pouvoir peut décourager les investissements étrangers, miner la croissance économique ainsi que le développement durable, et affecter les systèmes légaux et judiciaires. (…)
Un acte patriotique
Faire de la Déclaration 7750 un moyen efficace de dissuasion en l’appliquant concrètement peut permettre de libérer de larges franges de population de l’insulte du silence qui mine leurs espoirs d’égalité et de justice sociale ainsi que leur chance de vivre décemment.
L’écrivain Camerounais Jean-Claude Shanda Tomné a réfléchi sur les manifestations bien intentionnées du “ Live 8 ” en 2005 à Edingburgh, Paris, Johannesburg et Philadelphie, dans l’optique d’attirer l’attention sur les besoins substantiels de l’Afrique. Il écrivait le 15 juillet 2005 dans le New York Times : “ Nous autres africains, nous savons quel est le problème, et personne d’autre n’est habilité à parler à notre place. N’insultez pas l’Afrique, ce continent si riche et pourtant si mal gouverné. Au contraire insultez ses leaders qui ont tout ruiné. Nous devons nous débarrasser de pareils cancers. Nous aurions mieux aimé que les musiciens de Philadelphie et Londres marchent et chantent pour une révolution politique. Ils ont plutôt pleuré sur un corps sans dénoncer le meurtrier. ”
Que notre message soit donc clair : Ceux qui trichent avec les modestes ressources et la dignité des peuples ne sont pas des amis des Etats-Unis et seront déclarés “ Persona non grata ” à nos portes. La responsabilité de les poursuivre pourra incomber aux gouvernements locaux, mais qu’ils soient formellement poursuivis ou non, nous ne leur donnerons pas accès. Il est de notre droit et de notre devoir d’agir ainsi.
Source: Foreing Service Journal/ May 2008
*Daniel Whitman est directeur adjoint du Bureau de la Diplomatie publique et des Affaires Publiques dans le Bureau des Affaires Africaines. Il fut Conférencier Fulbright à Brazzaville avant de servir comme FSO à Copenhague, Madrid, Pretoria, Port-au-Prince et plus récemment à Yaoundé au Cameroun.
-Traduction de l’Anglais
par Marie Robert Eloundou
(Journaliste – La Voix de l’Amérique)
Par *Par Daniel Whitman