“ Me ressourcer au Cameroun contribue à mon équilibre ” –
C’est en 1964 qu’il voit le jour au Cameroun. Il s’envole pour la France en 1978 où il étudie la guitare classique et la contrebasse dans les conservatoires. A l’échéance de la classe de terminale, contre l’avis parental, il opte définitivement pour la musique, en écumant clubs et cabarets. Bassiste, aux mains gantées, il a un sens particulier du groove et du rythme. Etienne Mbappé est un magicien de la guitare basse qui a su rester proche de l’essence de sa musique de source, celle du Cameroun. Agrémentée de sonorités agréables et de sa voix rauque, cette alchimie lui permet d’explorer une nouvelle cime musicale : la pop africaine. Les mots en langue douala, s’unissent à de douces harmonies, qui reposent sur les valeurs traditionnelles camerounaises et africaines, makossa, bolobo, sékélé… Le jazz n’est pas loin, et le rock encore plus proche avec le son déchirant des guitares. Tout cela donne un mélange étonnant, détonnant, captivant de grâce et de sincérité, de volupté et de subtilité. Vouloir peindre Etienne Mbappé, serait chercher à portraiturer Prométhée. Venu au Cameroun pour recevoir le titre d’Ambassadeur de bonne volonté de la Croix rouge camerounaise, il a accordé un peu de son temps au reporter de Le Messager. Entre les missions qui l’attendent en tant que nouveau diplomate et le rôle qu’il aura à jouer comme “Mascotte” de Bonendale Sweet Holidays, l’un des bassistes camerounais émérites de la place parisienne, sans fard, ni gant, déroule ses rapports avec les artistes de la diaspora et se prononce sur la gestion des droits d’auteur de l’art musical au Cameroun. Edifiant !
Vous êtes au Cameroun depuis quelques jours. Qu’est-ce qui justifie votre présence ?
Je viens chez moi, au pays de mes ancêtres, pour rencontrer ma famille. Et sur le coup, je tombe sur un heureux évènement qui n’était pas une naissance. Mais j’ai été désigné par la Croix rouge camerounaise, Ambassadeur de bonne volonté. Je suis heureux de cette nomination, de cette nouvelle mission qui me semble exaltante du moment où je sais que la Croix rouge intervient là où ça fait mal et j’ai l’impression que ma musique fait pareil. Elle intervient à l’intérieur, dans les cœurs des gens qui ont mal et qui se reconnaissent. Je chante un genre de blues, de soul qui est basé sur des textes rédigés qui nous poussent à mettre un point d’interrogation dans la tête, nous amène à réfléchir aux questions profondes de ce pays et à celles du monde.
Son Excellence, puisqu’il faut désormais vous appeler ainsi, quelles sont les missions qui vous attendent à la Croix rouge camerounaise ?
En quelque sorte, c’est mettre en œuvre ma notoriété acquise à travers la musique. Laquelle me fait entreprendre de nombreux voyages dans le monde, pour récolter probablement des fonds, puisqu’elle en a effectivement besoin. Le président Etéki Mboumoua l’a d’ailleurs souligné. La Croix rouge camerounaise a des problèmes de logistique, d’intendance et bien d’autres qui font que si un dîner de gala est organisé et que par la présence d’Etienne Mbappé, on peut le mettre à un prix raisonnable de nature à collecter des fonds conséquents pour appuyer cet organisme humanitaire, eh bien je pense que ce serait quelque chose de gagner ! Un ambassadeur, c’est aussi celui qui véhicule une image positive. Je pense que, si je suis nommé ambassadeur de la Croix rouge, c’est qu’elle a épluché soigneusement et mes textes, et mon image qui correspondraient aux valeurs défendues par cet organisme. Ma mission est tout simplement d’aider la Croix rouge camerounaise à récolter des fonds afin qu’elle se sente mieux, à véhiculer des valeurs d’humanisme, de générosité et non pas d’encourager la mendicité.
Parallèlement, excellence, vous êtes fait mascotte de Bonendale Sweet holidays. Quel est le rôle que vous êtes désormais appelé à jouer ?
Je me sens directement concerné parce que je suis un fils de Bonendale. Bonendale est mon village. Sans nous être concertés avec les promoteurs de Sweet Holidays, la chanson que j’ai écrite Bonendale o mulema en souvenir de ce village arrive à peu près au même moment que leur projet. Tous les enfants qui ont pris part à cette manifestation qui a englobé la sculpture, la danse, le théâtre, la musique et autres ont découvert cette chanson en même temps. Je ne les ai pas vus, mais j’ai eu des échos. Apparemment, ils en seraient tombés amoureux. Je pense que c’est une réaction spontanée. Quand les organisateurs de Bonendale Sweet holidays m’ont sollicité, je me suis tout de suite senti prêt de servir en restant dans le domaine de la musique qui est le mien. Il s’agira par exemple de mettre sur pied un atelier de musique qui va permettre aux participants d’approfondir leurs connaissances musicales, en créant une chanson ou deux et à me faire accompagner par des enfants qui chanteront au rythme de ma guitare. C’est un projet qui me plairait beaucoup. Aussi artistiquement, mélanger le côté moderne que j’aurai, avec les percussions traditionnelles (Ngomo Belimbi, Mukeng…) me fait déjà rêver. C’est pour cela que je réponds présent. Je donnerai un peu de mon temps dans la mesure de mes possibilités, pour soutenir cette initiative.
Son Excellence, vous avez durant plusieurs années, évolué aux côtés de nombreuses stars planétaires de la musique, à la réputation établie. Dans votre discographie, pour l’instant, il n’y a que deux albums. Pourquoi êtes-vous resté dans l’ombre ?
Tout simplement, je ne me sentais pas prêt. Pour réaliser un projet comme celui qui me préoccupe en ce moment, il faut prendre du temps. Ce n’est pas la discographie qui est importante. Il me semble que c’est le contenu. Une discographie, c’est d’abord la qualité. Un disque peut même prendre un an en chantier. Je fais des choses quand je suis prêt. Là je suis en mesure d’en faire un. Je suis quelqu’un qui aime bien prendre son temps pour que ma production soit impeccable. Michaël Jackson, entre Bad et je crois Thriller a beaucoup hésité. Il a commis un tube qui a fait du tabac et au suivant, on l’attendait au tournant. Quand vous écoutez les albums Misiya et Su la Take, c’est deux réalités diamétralement opposées. C’est des choses difficiles à faire dans le monde de la musique. C’est-à-dire chanter sans se répéter au fil des albums. Pour y arriver, cela nécessite du recul, il faut se donner du temps pour ne pas faire deux fois la même chose. Il y a des artistes qui ont fait quatre à cinq albums dont le premier est répéter sans arrêt à quelque exception près. Je ne voudrais pas prendre l’engagement solennel de ne jamais me répéter, parce que ce n’est pas évident, mais j’essaye de faire des projets qui soient différents au fil des ans. Je fais des mains et des pieds pour offrir au public un large panel de la culture camerounaise, fait de musiques variées et différentes car notre pays en regorge.
Quels sont vos rapports avec les autres artistes Camerounais de la diaspora ?
Je les connais tous pour la plupart. Même ceux qui vivent sur place au Cameroun car, je le répète je suis au Cameroun au minimum 3 à 4 fois par an. Cette année, nous ne sommes qu’au mois de septembre je reviens encore deux fois avant la fin d’année. Je connais la jeune génération de Narcisse Prize, le malheureux Erico, victime d’accident de circulation à qui je pense très fort. J’espère qu’il se relèvera bientôt. L’ancienne génération à l’instar de Missé Ngoh François, j’ai côtoyé les Messi Martin, Toto Guillaume, Manu Dibango, c’est un grand ami. Dans l’album Su la take, Manu intervient magistralement dans la chanson d’Eboa Lottin, à qui je rends hommage. Sur la musique du Cameroun, je suis incollable parce que j’adore cette musique-là et j’ai également de très bon rapport avec mes frères artistes et musiciens qui vivent au Cameroun ou à l’étranger. Richard Bona, c’est un grand ami et c’est un honneur pour moi chaque fois que je le rencontre. Au mois de juin il m’a accueilli chez lui à Brooklyn [Etats-Unis d’Amérique], quand il est passé à Paris lors d’un concert avec Lokua Kanza, il m’a appelé tard pour me dire qu’il veut manger du Ndolé. Je suis allé le chercher et lui ai offert un plat dans un bar-restaurant où jouait Richard Epessé, bassiste aussi. Chaque fois qu’un artiste me sollicite, je n’hésite pas à lui filer un coup de main. La dernière expérience en date est celle de l’album de Dora Decca, qui ne fait pas dans le genre musical que je fais, mais a requis mes services dans deux ou trois chansons, j’ai répondu présent, j’ai joué et arrangé ces titres-là. Je l’ai tout fait simplement parce qu’elle est une brillante artiste au même titre que sa sœur Grâce que j’adore. C’est des rapports conviviaux, très fraternel qui prouvent que le Cameroun va de l’avant et qu’aujourd’hui on a fini avec les petites guéguerres du genre je fais mieux que toi, qui sèment d’ailleurs la discorde.
Comme vous le dites, vous n’êtes pas déconnecté du Cameroun. Quelle lecture faites-vous de la gestion des droits d’auteur dans notre pays, du moins en ce qui concerne les artistes musiciens ?
Je pense qu’aucune société de gestion des droits d’auteur n’est née en une journée, ni en un mois, ni en un an. Je pense qu’on a essayé beaucoup de choses. On a connu, la Socadra, la Cmc aujourd’hui il y a une nouvelle qui s’appelle la Socam. Je leur souhaite bon courage. A partir du moment où les relations sont saines avec les adhérents, les comptes propres, c’est une société qui est faite pour durer dans ces conditions là et il faut qu’elle dure pour aider les artistes camerounais. C’est normal. Les artistes doivent vivre de leur art. Il faut que cette société redistribue les droits collectés. Il faut que cette société soit solide, qu’elle ait à sa tête des gens qui doivent rendre des comptes. A partir du moment où on a cette rigueur-là, on est parti pour une stabilité. La Socam est toute jeune. On prendra des nouvelles au fur et à mesure qu’elle fait ses pas surtout qu’elle est appelée à grandir très vite au grand bonheur de l’art musical et se positionner à la hauteur de la Sacem en France par exemple.
Qui est Etienne Mbappé au plan matrimonial, si ce n’est pas discret ?
Je suis très bien dans ma vie conjugale. Que je vous dise que je suis marié, que j’ai des enfants, bien voilà vous l’avez noté. Cette question intéresse beaucoup de Camerounais et de Camerounaises. J’ai une vie de famille remplie. La famille ici, comprise à la fois au sens restreint (femme et enfants) et large. Ce sont ces deux dimensions qui constituent mon équilibre. Si elles ne sont pas là, je ne me sens pas dans ma peau. Quand je viens au Cameroun me ressourcer, c’est toujours dans la perspective d’une recherche de l’équilibre.
Pour sortir de cet entretien, le lecteur du Messager aimerait bien savoir, à quand le prochain album dans les bacs ?
Le plus tôt possible. Je vais vous surprendre. Je pense que tous les ans et demi le public aura du nouveau, même comme la piraterie ne nous veut pas du bien.
Par Entretien avec Alain Njipou (Stagiaire)