Laurent-Charles Boyomo Assala est le Directeur de l’École supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication Esstic. De passage à Toulouse où il rencontrait les Directeurs de grandes écoles, ce Professeur des universités, pluridisciplinaire, a répondu à nos questions sur les médias et le journalisme au Cameroun. –
Professeur Laurent Charles BOYOMO ASSALA, que nous vaut l’honneur de votre présence en France et particulièrement à Toulouse ?
Mon voyage a deux objectifs. Le premier, c’est qu’à l’Université de Yaoundé II, il existe au sein de l’Ecole des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication de Cameroun, une radio. Nous avons pensé que ce puissant outil pouvait passer une convention partenariale avec la Radio de l’Université de Toulouse, afin de permettre aux étudiants de l’ESSTIC YAOUNDE de venir faire des stages à Toulouse, échanger des programmes, faire connaître à la fois la communauté camerounaise de Toulouse à nos auditeurs de Yaoundé, mais également tout ce qui est vie culturelle et académique des camerounais des deux rives.
Pourquoi le choix de cette radio plutôt qu’une autre dans la vielle rose ? Simplement parce que diffusant à partir d’une Université ?
Pour que je me déplace, il faut un contact. Celui que j’ai eu était le seul de cette radio citée. Je ne pouvais pas venir en mission exploratoire ; Mon emploi du temps est stricte et court, compte tenu de mes responsabilités. Ceci est le premier objectif. Le second, c’est par rapport aux étudiants et aux collègues qui travaillent dans en laboratoires. Puisque je suis Responsable d’une formation doctorale en communication, relations internationales et sciences politiques, permettre que des collègues qui sont dans des travaux de recherche tant sur les diasporas que sur les migrations, puissent confronter leurs savoirs à ceux des toulousains et participer à des colloques ; En contrepartie, recevoir quelques collègues toulousains à Yaoundé, soit dans le cadre de soutenance de thèse, soit dans celui de cotutelle ou même d’encadrement d’ateliers.
Comment se sent l’étudiant camerounais aujourd’hui dans son pays ? Enclavé ?
Il faut… craindre cet enclavement ! Compte tenu du niveau de développement du Cameroun qui reste modeste, ce qui n’a rien à voir avec sa richesse à l’échelle africaine, il reste nain en comparaison avec le monde entier, nous pouvons difficilement assumer l’existence d’Université naine dans un pays qui pourrait être de même taille. Mon point de vue est que les savoirs sont aujourd’hui transversaux et mondialisés, les standards sont universels ; il faudrait donc que les enseignants et les étudiants du Cameroun puissent se mettre au niveau des standards internationaux. Alors, on verrait probablement nos universités classées par les instances internationales qui y sont habilitées.
Pourquoi cette internationalisation ne commencerait-elle pas par les pays africains voisins ? Avez-vous vraiment besoin d’aller en Europe ?
S’agissant de cette forme d’internationalisation dont vous parlez, elle est déjà faite puisque nous accueillons les étudiants de tous les pays voisins. Je suis dernièrement allé, à la demande de l’Unesco, créer un département de journalisme à l’université de Bangui, je vais bientôt recevoir une dizaine de journalistes centrafricains en formation accélérée (niveau Master) en sciences de la communication. A leur retour, ils prendront ce département en charge dans leur pays. En niveau Licence, je reçois beaucoup d’étudiants des pays d’Afrique centrale. L’année dernière d’ailleurs, il y avait un centre d’examen à Ndjamena pour l’entrée à l’ESSTIC. Le Cameroun assume presque normalement le leader ship régional en la matière en Afrique centrale mais il nous faut une plus grande convergence. Il faut aller plus loin. Cette mission fait suite à une autre que j’ai conduite l’année dernière à la même période au Canada.
Le journaliste Camerounais a-t-il des opportunités d’emploi dans son pays ?
Oui et non ! En taux de placement, les journalistes formés à l’ESSTIC trouvent un emploi à 15 pour cent, c’est faible mais cela s’explique pour plusieurs raisons : d’abord parce que le pluralisme médiatique est ressent, il date des années 1992 à 1996, qui ont vu se développer des radios, des télévisions et des journaux privés. Il faut ajouter à cela leur viabilité économique qui est extrêmement faible. Non seulement ils reçoivent une capacité d’emploi très limitée, mais encore ils payent très peu et mal. Enfin, à la suite de la loi d’orientation de l’éducation, nous avons assisté à la création de nombreuses universités privées qui sont en réalité des instituts privés d’enseignement supérieur ; ils forment des journalistes de niveau Bac + 2. Ce sont des formations relativement au rabais mais dans le contexte camerounais, les médias préfèrent recruter ces jeunes malgré leur formation bancale, plutôt que les Bac+3 (au moins) qui sont très qualifiés et qui leur reviennent plus chers.
Quels sont les avantages et les inconvénients de ce pluralisme de l’information ?
On peut plutôt s’en réjouir, il permet d’ouvrir le cercle de débat public et de discussions ; Il développe ainsi l’opinion publique qui pourrait avoir à se prononcer sur différents domaines tels que la conduite des affaires publiques, la gouvernance et sur la reddition des comptes mais il y a le côté négatif de tout cela qui fait que le journalisme aujourd’hui au Cameroun est un véritable maquis aujourd’hui au Cameroun. Vous avez des journaux (ou plutôt des tracts) qui sont créés pour résoudre un problème se situant dans l’interface de conflits entre les autorités et les élites qui se combattent pour accéder aux structures de décisions ou pour gagner beaucoup d’argent. Les journaux sont devenus des armes dans leurs stratégies.
Comment le professionnel et Responsable que vous êtes a t-il analysé la médiatisation des derniers sujets de préoccupation des camerounais qui ont été ou sont encore : la corruption, la liquidation de la CAMAIR (avec la sortie médiatique quasi quotidienne de son ancien PDG ? Enfin, l’homosexualité supposée ou réelle dans les milieux proches du pouvoir ?
Vous citez là ces lieux et sites emblématiques à partir desquels vient le mal du journalisme au Cameroun. Les journaux sont entré dans ces stratégies de lutte, sont extrêmement instrumentalisés, ont très peu de capacité de résistance à l’emprise de ces pouvoirs qui ont des moyens de payer ces journaux ou des radios, sans parler des télévisions qui naissent et derrière lesquelles l’on soupçonne l’existence des fratries particulières. Avec le régime déclaratif, tout le monde peut désormais créer un journal. Ils sont donc parfois créés pour résoudre un problème ad hoc et disparaître l’instant d’après. Dans ce cas, il devient très difficile de savoir à partir de quel référentiel un professeur de journalisme peut enseigner le métier ; On ne sait plus ce qu’il faut écrire ! Les questions d’éthique et de déontologie semblent désormais dominées la question de l’écriture journalistique qui est pourtant liée aux deux premières.
Mais la démocratie ne conseille t-elle pas de ne rien écarter ? Tout dire, tout écrire ? N’est-ce pas une exigence du pluralisme ?
Absolument pas ! Cette façon de voir est une conception caricaturale de ce mode de gouvernance. Il n’existe de démocratie qui ne soit cadrée par une régulation de quelque manière que ce soit. Ce n’est tout de même pas de l’anarchie que nous parlons. Ceux qui soutiennent cette acception de la démocratie ont bien intérêt à le faire ! Cela leur permet (sous le couvert du pluralisme) d’utiliser les médias pour attaquer tous le monde. Ces pouvoirs sont devenus plus entêtants, structurants même sur la capacité d’action auprès des acteurs sociaux au Cameroun. Et le contexte paraît inciter à cela puisque tout le monde semble se comporter comme si nous étions en période de succession et que par conséquent, il faut se positionner pour la suite.
Une succession bientôt en vue ?
On entend parler de succession au Président de la République. Un groupe serait né, on l’appelle le G 11, une sorte de nébuleuse qui aurait été créée par des gens, dans la perspective de cette succession et qui se seraient opposés à un moment ou à un autre sur la modification de la constitution parce qu’ils y voyaient la continuité d’un homme et d’une politique. Voilà les réalités que nous vivons au Cameroun.
Monsieur le Directeur, comment avez-vous trouvé les Universités Toulousaines ? Aussi bondées que celles de Yaoundé et Douala ?
J’ai vu beaucoup d’étudiants au « Mirail » et l’on m’a répondu qu’ils vivaient la période de rattrapage. Il y a une effervescence visible qui tient à la mise en œuvre de la nouvelle Loi sur la Réforme des Universités, derrière également celle sur les (LMD) Licences, Masters et Doctorats. Beaucoup de collègues que j’ai rencontrés sont encore un peu perdus dans ces labyrinthes mais j’ai eu quelques résultats :
– Signature d’une convention avec les Responsables de l’Institut d’Etudes Politiques. J’ai rencontré des gens extrêmement disposés dans de nombreux laboratoires dont ceux de terroirs identitaires, ils sont disposés à travailler avec moi. Certains avaient des préoccupations lointaines de nous mais au Cameroun, nous ne pouvons pas encore nous permettre le luxe d’être trop pointus. Je suis obligé de travailler sur des problématiques extrêmement diverses qui peuvent aller de l’environnement aux politiques publiques, en passant par les problèmes d’identités, de territoires et d’espaces qui sont à cheval entre anthropologie, le droit, l’économie et la sociologie.
Il fut un temps où le diplôme camerounais était bien considéré. Aujourd’hui ce n’est plus le cas hors du pays. Vous venez aussi le réconcilier avec les autres ?
Je n’ai pas cette prétention et ce serait d’ailleurs un exploit. J’essaye toutefois de donner un sens à ce que je fais. J’accepte très peu l’amateurisme et la médiocrité. J’ai toujours pensé qu’un enseignant, d’où qu’il vienne, en est un. La mondialisation voudrait qu’un enseignant au Cameroun puisse exercer partout dans le monde mais pour ce faire, il doit se mettre à niveau. J’ai une cinquantaine d’enseignants sous ma responsabilité, nous nous occupons des jeunes en Master et Doctorat, il faut les mettre tous en contact avec les lieux où ils peuvent confronter leurs savoirs.
Et si nous revenions sur le diplôme camerounais ?
C’est un problème extrêmement complexe ; Il peut partir d’une rumeur très simple de tricherie au Baccalauréat par exemple. Elle fera boule de neige, avec des médias dans leurs fonctions classiques de reprise. Du coup, même ceux qui n’ont jamais été confrontés à cette problématique vont finir par en tirer leur conclusion bien souvent négative. Je ne veux pour autant pas dire que tout est bon, je ne baisse pas les bras, c’est pour cela que je suis venu à Toulouse.
Conseilleriez-vous l’expérience camerounaise aux étudiants des pays économiquement avancés ?
Tout à fait ! Nos problématiques sont diverses. Prenons simplement une question d’identité et demandons-nous comment se comporte un camerounais aujourd’hui dans son pays face à la question d’altérité. Un ressortissant d’une ethnie par rapport à un autre. Nous en avons des centaines. Va ensuite s’y poser la question de la revendication territoriale, ce territoire posant la question d’espace qui invitera l’Etat pour un découpage du point de vue administratif et de l’aménagent, alors s’inviteront la communication et l’échange dans un univers traditionnel qui se modernise et se mondialise; Voilà autant de questions transversales dans lesquels enseignants et étudiants étrangers ou de la diaspora puiseraient de grandes richesses. Dans un pays tel que le nôtre, on ne peut et ne doit se payer le luxe des barrières disciplinaires.
Ainsi présenté, Ne craignez-vous pas que le Cameroun apparaisse comme un pays difficile à comprendre ?
A vue de nez, oui ! Mais si on a des dirigeants qui restent vingt ans au pouvoir, c’est qu’ils y trouvent leur compte. Il y a donc du charme à travailler au Cameroun ou à diriger ce pays. Au niveau de l’Université où je suis, je trouve avec mes collègues, malgré les difficultés et les contraintes budgétaires, que nous avons le sentiment de participer à un projet. Nous avons la satisfaction d’initier ce projet et le voir aller jusqu’à l’aboutissement.
Quand, après votre mission, arriveront les premiers étudiants camerounais en formation à Toulouse ?
A l’IEP, dès cette rentrée. Nous en ferons venir deux en moyenne par an, au frais de l’ESTIC. Nous nous sommes engagés dans une stratégie gagnant/gagnant. Je repars après quatre jours, avec deux conventions : une avec la radio, l’autre avec l’IEP. Je suis un homme satisfait. J’espère que les collègues sauront tirer profit de ces opportunités. Enfin, quelles que soient les contraintes, ils faut que mes frères camerounais songent à apporter une pierre à la construction de leur pays. C’est ce que nous attendons de la diaspora et ce n’est pas une leçon, je n’en ai pas à donner sur le sujet. Je me bats au pays pour créer une dynamique autour de cette diaspora. Il y a un service des camerounais de l’étranger au Ministère des Relations Extérieures, c’est faible ; Dans d’autre pays africains, c’est toute une direction et parfois même, un Ministère qui sont en place. Il devrait y avoir cette dynamique des camerounais de l’étranger qui pourraient apporter leur pierre à la construction de notre pays.
Jean-Claude NYOUNG