Ignace Audifac : « Nous avons vendu 25.000 exemplaires en quatre mois »
Journaliste camerounais résidant à Turin depuis 15 ans, il a co-signé avec Serge Bilé le livre « Et si Dieu n’aimait pas les Noirs », paru en janvier 2009.
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Comment rencontrez-vous Serge Bilé et pourquoi décidez-vous de mener une enquête sur le racisme au Vatican ?
En 2005, Serge était en Italie pour une série de conférences dans le cadre de la sortie de son livre « Noirs dans les camps nazis ». A l’époque, j’écrivais un livre sur l’histoire des papes africains. Vous savez, on n’a jamais dit que l’Afrique a eu des papes.
Quel est le point de départ de l’enquête ?
Le point de départ, c’est la rencontre avec une Italienne qui fait des recherches sur l’Afrique. Au lendemain de cette conférence, elle nous remet la fameuse copie du télégramme dans lequel le pape Pie XII demandait aux forces alliées de ne pas envoyer de soldats noirs au Vatican alors que les soldats noirs avaient combattu pour libérer Rome en 1944. Voir qu’un pape signe un télégramme pour demander qu’il n’y ait pas de Noir dans le contingent des soldats qui vont libérer le Vatican, c’est très grave. Serge et moi avons décidé d’en savoir davantage. Nous descendons au Vatican. Nous commençons à y faire des investigations pour vérifier l’authenticité du document. Au commencement de toute information, il y a le doute. Nous avons fouillé dans les archives du Vatican. C’était un travail difficile parce qu’il y a la loi de l’omerta au Vatican. Malgré cela, nous parvenons à authentifier la lettre. Nous sommes allés ensuite aux archives de la défense à Londres pour vérifier ce que nous avions trouvé dans les archives du Vatican. Ensuite, nous sommes revenus au Vatican nous demander : si en 1944 le pape ne voulait pas de Noirs, qu’en est-il de nos jours ?
Qu’avez-vous donc trouvé ?
Nous avons trouvé qu’il existe le racisme au Vatican aujourd’hui encore. C’est triste de le dire, mais c’est une réalité.
Et quels sont les visages de ce racisme aujourd’hui ?
Je commence par un fait très important qui a marqué le Vatican et que le monde n’a jamais su : l’agression du premier secrétaire noir de Jean-Paul II, Mgr Emery Kabongo. Il a été agressé à Castel Gandolfo, la résidence privée du pape. Les journaux à l’époque, en 1988, avaient dit que Mgr Kabongo était tombé d’un vélo. Ce qui n’était pas vrai. Etant le premier secrétaire de Jean-Paul II, Kabongo était en connaissance d’un document secret de la Cia qui, à l’époque, préparait un coup d’Etat contre Mobutu. Il a alerté Mobutu. Ce dernier a réagi de manière animale. Le Vatican et la Cia ont su que quelqu’un avait informé Mobutu. C’est ainsi que Kabongo aura la tête et douze côtes fracassées.
Dans votre livre, vous dites que ce n’est pas là le plus grave…
Effectivement ! Alors qu’il était hospitalisé, un cardinal est venu le voir en lui disant ceci : « Monseigneur, vous voyez que vous avez été tellement défiguré qu’il serait mieux que vous déposiez votre démission. » C’est très grave.
C’est celle de John Okoro Egbulefu, un prêtre nigérian agressé à la fameuse entrée principale du Vatican, appelée Via della Concillazione, le 8 juin 2005. John Okoro Egbulefu, ami personnel de Joseph Ratzinger, est agressé et on n’arrive pas à trouver son agresseur, c’est très grave.
Vous parlez également du racisme contre les enseignants noirs…
Il y a une forme de racisme qui touche les enseignants noirs en fonction dans les universités du Vatican. Nous en avons également parlé dans ce livre. J’annonce en exclusivité au journal Le Jour que pour la première fois, le Vatican a réagi favorablement à notre livre. Pour la première fois dans l’histoire, un Noir a été nommé vice-recteur de l’Université Urbaniana, un mois et demi seulement après la sortie de notre livre. Le vice-recteur s’appelle Godfried Ona, il est Nigérian. C’est une grande victoire.
La prostitution des religieuses est un autre visage du racisme au Vatican. Comment cela se manifeste-t-il ?
C’est un sujet tabou. Mais, au terme de l’enquête que nous avons menée, nous affirmons que la prostitution des religieuses, principalement noires, au Vatican est une réalité. Au bout de trois ans d’enquête, nous avons réussi à trouver des sœurs qui ont témoigné. Nous avons promené notre micro et notre caméra pour recueillir les témoignages de ces sœurs parmi lesquelles des Camerounaises, des Congolaises, des Ougandaises, des Nigérianes, des Mozambicaines et même des Antillaises.
Ces sœurs-là viennent dans des congrégations italiennes vieillissantes et en mal de main-d’œuvre, soit pour travailler dans des maisons de repos, soit pour les études. Au Vatican, elles sont portées vers des tâches de nettoyage, d’assistance envers les personnes âgées. Ayant fait le vœu de pauvreté et de chasteté, elles sont démunies. Elles ne reçoivent pas d’argent. Certes elles sont logées et nourries. Ces jeunes filles qui ont laissé des familles pauvres en Afrique tombent sous le charme des jeunes gens, des prêtres, des évêques et même des cardinaux. Il y a d’ailleurs des réseaux qui emmènent de sœurs de l’Afrique vers le Vatican pour la prostitution. L’histoire de la sœur Bertha dans le livre nous montre comment on fait pour porter les sœurs religieuses de l’Afrique, principalement du Congo, vers l’Europe.
Vous parlez dans le même chapitre des prêtres clochards. Comment devient-on prêtre clochard au Vatican ?
C’est difficile de le dire, mais au Vatican, il y a des prêtres clochards, parmi eux, des Camerounais. Ils viennent au Vatican envoyés par leurs évêques pour suivre des études. Le plus souvent, ils sont boursiers. Mais, les bourses qu’ils reçoivent ne permettent pas de supporter le coût de la vie. Alors, ils sont obligés de faire de petits boulots : célébrer les messes dans les maisons, chez des particuliers, pour avoir entre 50 et 150 euros. Et pendant qu’on fait les petits boulots, on néglige parfois les cours et à un moment, on n’arrive plus à valider ses examens. Or, quand on ne valide pas les examens, on ne peut pas voir son permis de séjour renouvelé. C’est ainsi qu’ils se retrouvent dormant à même le sol. J’en ai rencontré. Il y a d’ailleurs l’interview d’un prêtre clochard dans le livre.
L’institution est-elle au courant de tout cela ?
C’est une belle question qu’on a souvent posée. Je crois personnellement que le Vatican, l’Etat le plus petit du monde, 441m2 ; l’Etat le plus hiérarchisé ; le plus structuré aussi ne peut pas ne pas être au courant. Donc le Vatican est au courant. Mais, il peut fermer l’œil parce que c’est pour la plupart des prêtres noirs.
C’est donc un racisme sournois et non institutionnel !
C’est exact, c’est caché. Raison pour laquelle nous avons mis trois ans à mener cette enquête. C’était une enquête difficile. Il a fallu se montrer astucieux et persévérant.
Comment vous amenez des gens qui ont peur à témoigner, finalement ?
C’est le travail du journaliste d’investigation. Nous avons quelque fois utilisé des micros cachés. Quelque fois, on s’est déguisés, etc. L’information est une denrée rare. Il faut tout faire pour l’obtenir, à condition d’avoir des preuves bien sûr. Nous avons les preuves de tout ce qui est avancé dans ce livre. Nous avons non seulement le témoignage oral, mais aussi la bande filmée.
Quelles sont les retombées de ce livre quatre mois après sa parution ?
Des retombées symboliques d’abord : des dizaines de médias nous ont contactées pour des interviews ; nous recevons des milliers de mails ; il y a des réactions favorables et des réactions défavorables. Des retombées plus concrètes aussi : nous sommes à plus de 25.000 livres vendus. Des traductions sont en cours… Mais, notre intention n’est pas de courir après les chiffres. Serge et moi avons fixé un objectif : réhabiliter l’image du Noir à travers l’histoire. Notre prochain livre, qui sort avant la fin de l’année, dont je tairai le titre pour le moment, répond à cette même préoccupation de réhabiliter le Noir à travers l’histoire. Il n’y a pas que les africanistes pour écrire l’histoire de l’Afrique, les Africains eux-mêmes doivent écrire leur histoire. Et quand on écrit l’histoire, on ne l’invente pas, on la restitue dans son contexte. On cherche les éléments historiques et on les dévoile à l’opinion. La seule femme noire dans les camps nazis, dont on connaît aujourd’hui le nom et le prénom, était une Camerounaise, Erica Ngando. Avant le livre de Serge Bilé, « Noirs dans les camps nazis », aucun livre d’histoire n’en avait parlé !
Maurice Simo Djom


