Culture : Douala, ville muette
Les sites et édifices historiques sont en décrépitude au grand dam de la mémoire collective. –
La région du Littoral, notamment la ville de Douala, est considérée par les historiens comme le berceau de l’histoire du Cameroun. Le contact avec le monde extérieur commence en effet sur les berges du fleuve Wouri. De "Rio dos Cameroes" au traité germano Duala en passant par le ralliement du Cameroun à la France libre, la mémoire de l’Etat se trouve essentiellement à Douala. De nombreuses infrastructures témoignent en effet du passage des visiteurs portugais, allemand, français et anglais. Pourtant, plusieurs générations de camerounais ignorent aujourd’hui où ils foulent leurs pieds. Ils marchent le nez en l’air sans se soucier du passé.
C’est que plusieurs siècles après le départ du colon, les artères de la capitale économique sont sans repères historiques. Certains édifices chargés d’histoire ont été abandonnés, à l’instar de l’ancienne gare de Bonabéri. Rien ou presque n’indique que tout le plateau Joss à Bonanjo est un siècle d’histoire à lui seul. Que l’actuelle chambre de commerce fut par exemple le quartier général de la France libre en1940. Que le général De Gaulle et ses troupes y ont séjourné. La ville est comme amnésique. Néanmoins, des initiatives individuelles sont prises ça et là pour que toute la bibliothèque ne s’envole pas en fumée. Ainsi, Marylin Doualla Bell et son époux, tous deux responsables de l’espace culturel "Doual’art", s’activent dans ce sens.
En effet, c’est à ce couple que le rond point Deido doit la statue de la "nouvelle liberté".
Construite en matériau de récupération (pneus usés, chaussures, roues, tas de ferraille), ce monument a été réalisé en 1996 par l’artiste plasticien Joseph Francis Sumegné. Il représente un homme qui pose un pied au sol et lève l’autre en l’air. Entre autre art public offert par Doual’art à la ville, l’on note "les arches de la mémoire". Les coins et recoins de Bonanjo comptent en effet des écriteaux qui retracent l’histoire de quelques bâtiments qui abritent de nos jours, les services publics. L’on sait ainsi que l’hôtel de ville fut bâtie en 1940. Par ailleurs, une autre "arche de la mémoire", renseigne que le mausolée des rois Bell, construit derrière la "pagode" à Bonanjo, abrite les dépouilles de Rudolph Duala Manga Bell, qui fut pendu en 1914 par les Allemands. Dans le sillage des particuliers, l’Etat camerounais, à travers la Communauté urbaine de Douala (Cud) a engagé des actions en 2008, pour de la réhabilitation du patrimoine architectural de la ville.
Initiative étatique
Le 17 septembre 2009, s’est tenu un atelier de consultation relatif à la préservation et revalorisation du patrimoine culturel de Douala initié par Fritz Ntonè Ntonè, délégué du gouvernement auprès de la Cud. Il s’agit ici de donner un coup de neuf aux édifices de plus âgés de plus de 50 ans et tombés en décrépitude. Cette réunion s’est déroulée à l’hôtel de ville en présence de chefs traditionnels des différents cantons de la ville et des représentants du "Groupement Cotecno", cabinet d’étude italien chargé de mener l’étude de faisabilité sur la sauvegarde du patrimoine immobilier de Douala. Le projet en lui-même est approuvé et encouragé par les participants car il permettra à Douala de devenir, à l’horizon 2025, une destination touristique entre autres desseins. "C’est la première fois, depuis mon retour au pays il y a 20 ans, que j’assiste à un débat portant sur le patrimoine matériel", s’écrie Marilyn Doualla Bell. Mais pour certains, cette initiative n’est viable que si elle suit une ligne directive.
D’après S.m Madiba Songuè, chef supérieur du canton Bakoko, le cabinet chargé de l’étude de faisabilité devrait commencer ses travaux par une réunion consultative avec les différents chefs supérieurs de la ville garants de l’histoire. Au terme des entrevues avec ces derniers, "les Italiens pourraient dresser un inventaire exhaustif des édifices à réhabiliter", explique S.m Madiba Songuè. Dans son rapport fait au terme d’une mission d’information professionnelle effectuée en 2008 au Sénégal et au Bénin, Joseph Mayi Ongla, chef de service régional du patrimoine culturel du Littoral fait un listing des obstacles éventuels dans les projets de réhabilitation du patrimoine architectural. Beaucoup d’architectes n’ont pas de formation appropriée sur la restauration du patrimoine, la brique rouge et la vieille pierre ne les intéresse pas, mentionne t-il dans son document.
M. Mayi suggère, entre autres actions s’inscrivant dans un projet de restauration du patrimoine culturel, de " porter dans un premier temps, le choix sur les édifices publics susceptibles d’obtenir l’aval de l’Etat pour éviter les difficultés inextricables liées aux problèmes de succession chez les propriétaires des édifices privés ". Par ailleurs, l’on apprend du compte-rendu de mission de M. Mayi Ongla, que le Sénégal et le Bénin ont une riche expérience dans la préservation du patrimoine architectural. Le Sénégal, par exemple, possède plusieurs sites classés au Patrimoine mondial par l’Unesco, dont les principaux sont la ville de Saint Louis et l’île de Gorée. Une distinction qui ne va pas sans exigences. Quant au Bénin, il abrite l’Ecole du Patrimoine Africain (Epa). Cette structure participe comme maître d’œuvre dans les opérations de réhabilitation du patrimoine matériel de la ville de Porto-Novo. Le Cameroun pourrait suivre l’exemple de ces pays pour qu’à travers leur passé, les sites et infrastructures historiques profitent aux générations présentes et celles à venir.
Monique Ngo Mayag

