Limites de la critique journalistique*
Le samedi 21 février 2009, le Guinéen Thierno Monenembo, Prix Renaudot 2008, a donné, au Centre culturel François Villon de Yaoundé une conférence dont le point d’orgue était le roman Le roi de Kahel qui lui a valu les lauriers français. –
La discussion avec le public venu nombreux ce soir-là a achoppé sur les limites de l’interprétation des œuvres par les lecteurs. Le lecteur est-il libre de voir dans une œuvre tout ce qu’il veut ? Le sens de ce qu’il y voit, d’une page à l’autre, se cristallise-t-il en un point précis de l’œuvre ou parcourt-il l’œuvre toute entière, du début à la fin ?
Pour la petite histoire, en ce qui concerne Monenembo, son roman Le Roi de Kahel fait un abondant usage d’une pratique anthropologique propre à certains groupes humains d’Afrique de l’ouest : la parenté à plaisanterie. Monenembo avait beau expliqué au public du CCF de Yaoundé les ressorts et l’esprit de cette pratique de la parenté à plaisanterie, une partie de son auditoire persista à prendre au pied de la lettre l’autodérision du Peul dans son roman et refusa de prendre en compte l’environnement social et culturel qui permet une interprétation "raisonnée" de son roman.
La question de l’interprétation des œuvres est cruciale dan notre contexte où peu de gens sont outillés pour la lecture et où ceux qui peuvent lire de façon intelligente manquent de mœurs littéraires et n’ont pour seule activité littéraire que la lecture en diagonale des comptes rendus que fait la presse locale des ouvrages qui paraissent. Aux prises avec les enjeux du sensationnel, de la publicité, la tentation de l’idéologie, etc. la critique journalistique n’a pas toujours tous les moyens de servir de référence au lecteur à la recherche du fin mot d’une œuvre ou de sa substantifique moelle. Alors qu’elle doit informer et juger (le jugement ici ressortissant essentiellement du goût) la critique journalistique, chez nous, se limite de plus en plus au seul jugement. En l’absence d’une critique des écrivains et d’une critique universitaire qui elles ont vocation à interpréter les œuvres, la critique journalistique a ainsi succombé à la tentation de tout faire toute seule, sans nécessaire avoir résolu le problème des écueils de tous ordres à surmonter pour se donner les moyens d’une telle gageure.
La réception du dernier essai du Pr Alain Didier Olinga, Propos sur l’inertie dans la presse est une intéressante illustration des enjeux de l’interprétation. Deux des trois principaux quotidiens camerounais qui en ont rendu compte ont lu cet ouvrage avec des verres grossissants par endroits, sans nécessairement se détacher d’une volonté de faire sensation. Alain Didier Olinga emprunte le concept de l’inertie au président camerounais et ce n’est pas sans audace qu’il interpelle le chef de l’Etat dans son essai. Mais le cœur de cet ouvrage se trouve ailleurs ; on le sent battre en fait d’un bout à l’autre de cet essai d’une extraordinaire densité. Propos sur l’inertie est en fait l’examen clinique d’un corps totalement atteint par les métastases d’un cancer généralisé Le diagnostic du Mal est froid, courageux et sans concession ; Alain Didier Olinga se fait par la suite fort d’interpeler, certes d’abord ceux qui sont le plus haut placé et qui conséquemment peuvent le plus pour y remédier, mais aussi tous les acteurs de la vie publique nationale. L’interprétation de son œuvre qui en limiterait la portée à l’interpellation exclusive du Chef de l’Etat serait donc fort étriquée. Face à un sujet aussi grave que celui qui est abordé dans Propos sur l’inertie, il faut éviter de "fournir aux amateurs de confusions et aux professionnels des procès d’intention, la matière première de leur sport favori". Distraire ou se distraire de l’essentiel serait criminel.
Au demeurant ce qui est la marque de génie d’Alain Didier Olinga, c’est que, bien qu’on redoute ses prises de parole, on aime l’écouter.
Par Marcelin Vounda Etoa*

