Bafoussam : Un mort par balle et des casses
Pendant soixante-douze heures rien n’a fonctionné et environ 200 émeutiers supposés aux arrêts.
Michel Ferdinand
Les images sont pathétiques. Une partie du macadam est tachée de sang, à l’entrée de l’ancienne gare routière à Bafoussam. Du sang humain qui vient de jaillir d’une blessure ouverte au niveau de la tête, par une balle de pistolet. A quelques encablures de là, précisément à l’arrière-plan de la représentation locale de la Bicec, quatre manifestants transportent le corps d’Emmanuel Tantoh, sur une civière, comme s’ils se plaisaient à présenter le premier fruit d’une scène de grève et de violence ayant secoué la ville de Bafoussam, du 26 au 28 février dernier. L’on n’est qu’au premier jour des manifestations annoncées contre la hausse de prix de certaines denrées sur le marché. Et le mouvement de grève à Bafoussam vire au tragique.
Bafoussam pleure déjà l’unique victime d’un échange musclé entre manifestants et policiers. Agé de 23 ans, Emmanuel Tantoh, originaire de Nkambé dans le Nord-Ouest, a succombé sur le champ. Faisait-il partie d’un groupe d’émeutiers qui voulaient incendier un centre divisionnaire des impôts ? Des sources policières répondent par l’affirmative. Des voix se font entendre dans une immense foule, dans la rue. Elles en veulent à la police d‘avoir sacrifié un innocent. Toujours est-il que des éléments du Groupement mobil d’intervention (Gmi) n° 3 ont récupéré ce corps pour le déposer à la morgue de l’hôpital provincial de Bafoussam.
Dans des hôpitaux, on dénombre des cas de blessés. Il s’agit des hommes et des femmes ayant reçu des plombs à certains endroits de leur corps. Pascal Kouakam, âgé de 28 ans, présente un trou sur l’une des fesses. Les secours ne sont pas aussi alertes pour le conduire dans un établissement hospitalier approprié. L’hôpital de district de Bafoussam semble être débordé par six patients, grièvement blessés. Dans les couloirs dudit hôpital, Grégoire Toubiwo porte un pansement sur la tête. Il témoigne d’ailleurs qu’il a échappé à la mort : « Je ne vivrais plus, si je n’avais pas baissé ma tête», a-t-il déclaré, comme s’il avait vu la trajectoire de la balle. Les autres ont été légèrement atteints.
Pillage
Rien n’indique que le calme va revenir aussitôt. Les scènes de violence se multiplient. Les hommes en tenue changent d’attitude et deviennent plus agressifs. Une horde de vandales ont laissé leurs traces dans une cité connue pour sa tranquillité. La station service Total, située à côté de la maison du parti Rdpc, est victime d’actes de vandalisme et de pillage : vitres brisées, réfrigérateurs renversés et endommagés, yaourts et produits rafraîchissants emportés etc. Les installations du Pari mutuel urbain camerounais (Pmuc) ne résistent pas à la furie des vandales, évalués à 1000 individus. C’est ainsi qu’ils cassent et brûlent une cinquantaine de kiosques. Avant de s’en prendre à l’immeuble abritant l’agence régionale du Pmuc à Bafoussam qu’ils veulent incendier. « Laissez, ça n’appartient pas au Pmuc. Il n’est que locataire des lieux», lance une personne dans la masse. Ce qui a l’avantage de détourner un imposant groupe de casseurs.
Les étals de commerce sont incendiés. A plusieurs endroits, le macadam se détériore à cause du feu. Deux boulangeries sont assaillies par des émeutiers affamés, qui finissent par arracher quelques bouts de pain. Le magasin dénommé Mafcoo, partenaire de Orange Cameroun, est dévalisé au carrefour Auberge dans la nuit du 26 au 27 février 2008. De nombreux téléphones sont emportés. De même qu’un coffre-fort. Ce qui laisse en sanglots le propriétaire du magasin. C’en était trop.
Tout le monde commence à avoir peur de tout le monde. La déclaration du chef de l’Etat, Paul Biya, vient en rajouter à la colère : «Mettez un grand feu à ce carrefour. Au lieu de nous calmer, il nous appelle apprentis sorciers», lance un manifestant à ses compagnons. Le macadam se dégrade davantage.
Au troisième jour des manifestations, Bafoussam présente le visage d’une ville suffisamment meurtrie. Les élèves ont abandonné le chemin de l’école. Les travailleurs de tous bords ont été contraints à se retrancher chez eux. Les voitures se sont garées brusquement. La ville tourne au ralenti. L’angoisse est perceptible. Et au moment où la tension a baissé d’un cran, les hommes en tenue (policiers, gendarmes et militaires) sont sortis des casernes pour interpeller des présumés émeutiers. On en compte près de 200, qui ont été répartis dans des cellules à Bafoussam.

