Non classé

C’était un avertissement aux dirigeants

Séverin Cécile Abega : C’était un avertissement aux dirigeants.


L’anthropologue analyse le phénomène de la violence des manifestations qu’il relie à la pauvreté galopante.
Propos recueillis par Jean Baptiste Ketchateng


Avez-vous été surpris par l’ampleur des violences qui ont fait une vingtaine de morts en cinq jours?
Il faut d’abord dire que les manifestions sont intéressantes par la forme qu’elles ont prises, dans la mesure où elles se déroulaient dans plusieurs villes. Ensuite, il faut relever qu’il n’y a pas un visage : nous n’avons pas un leader de la revendication, qui se met en avant. Mais si elles ont pu se dérouler en tant d’endroits, c’est qu’il y a quand même une structuration derrière.
Ce qui m’a intéressé, c’est cependant l’absence de leader qui fédère des initiatives friables, impalpables et finit par leur donner une forme, une puissance. C’est très important parce qu’au Cameroun nous avons un phénomène qui érode les leaderships politiques et civils. Tous ces leaderships sont aujourd’hui déconsidérés. On a comme une difficulté à voir émerger de nouveaux leaders, alors que le milieu politique est riche et que la société civile se reconstitue. Or, si nous n’avons pas un leader, nous n’avons pas une conscience, une voix forte qui parle, une direction qui est clairement imprimée.
Apparemment, il y a eu deux mouvements : celui des transporteurs en grève que les gens ont bien compris et partagé ; un deuxième mouvement semble avoir profité de celui-là pour transformer la manifestation à caractère socio-économique en mouvement à caractère politique. Mais comme il n’y avait pas une direction, cette crise politique s’est transformée en quelque chose d’un peu incontrôlable. Des enfants de la rue manifestants, des gens déposés selon des témoignages pour faire des barricades, des chômeurs, etc.

Quand vous déchiffrez une coordination derrière ces mouvements, cela veut dire que vous n’êtes pas surpris, que vous voyiez des acteurs sociaux se préparer ?
Je suis plutôt surpris que la violence n’ait pas atteint un seuil plus élevé. Si on compare la situation à celle du début des années 1990 avec les villes-mortes, avec la crise politique qui accompagne la transition du monopartisme au multipartisme, nous voyons qu’il y avait alors un discours qui s’est ethnicisé. Nous n’avons pas eu le même discours cette fois. Dans ce que j’ai écouté, les gens disaient : nous sommes d’accord, nous comprenons les manifestations. Il y avait un fond commun qui est le mal vivre énorme. Alors que les revenus sont bloqués, les denrées de première nécessité sont plus chères, et avec l’augmentation, il y a des pénuries.
Pendant ce temps, la classe politique semble n’être préoccupée que par la révision constitutionnelle. Cette révision elle-même vise à jouer sur le destin politique d’un individu, à allonger ad vitam aeternam le mandat présidentiel. Les gens ont donc l’impression que ce problème-là est bien plus important que les problèmes auxquels ils sont confrontés. Ce mouvement arrive donc en concordance avec les frustrations de la population.

En réponse il y a eu une répression également violente. Le gouvernement semblait surpris. Peut-on dire que c’était démesuré ?
La réponse de l’Etat n’était pas appropriée. C’est une réponse qui ne s’adressait pas à la question posée. La réponse était disproportionnée parce que très souvent il s’agissait de groupes épars. Même s’il y avait une coordination derrière, elle n’a pas lancé des forces groupées. Avec une police plus intelligente on aurait pu contenir mieux ces manifestations, avoir moins de casses et moins de morts.
Ce n’est pas la violence qui peut être la réponse parce que le problème est réel. Même le policier qui réprime a une femme qui se plaint du prix de l’huile, du riz, des bananes, etc., qui est très élevé. Et le problème de la vie chère n’est pas un problème camerounais, il se produit dans d’autres pays. Mais il revient à nos autorités d’y trouver une solution. Les revenus sont par exemple bloqués depuis longtemps. L’on ne doit pas s’attendre à ce que le petit peuple se donne la réponse lui-même.

Si des deux côtés l’on use de violences, sans pouvoir être entendu, allons-nous nous installer dans une société où l’usage de la force est le mode d’expression ?
Vous avez oublié un troisième point. S’il y a des gens qui se sont organisés pour faire la grève et un troisième groupe qui a structuré le mouvement dans plusieurs villes. C’est qu’il y a une frustration, une incompréhension connue. Aux dernières élections législatives, on l’a vu, les gens ne sont pas allés voter. Le peuple montrait qu’il n’était pas intéressé au calendrier politique. On a cette divergence du peuple qui ne suit pas ses dirigeants. On a un front de personnes qui en est conscient, bien qu’ils ne soient pas en avant. Le marasme du peuple peut être exploité par ce deuxième front.

Mais de qui s’agit-il ?
Ne spéculons pas. Il y en a qui ont dit : c’est le Sdf… Non. Je travaille sur les données et je n’en ai pas vu qui disent qu’il s’agit d’un tel. Mais quand vous analysez la forme que les choses ont prise : des blocages de la circulation, des manifestations similaires, cela veut dire qu’il y a eu organisation.
La question est désormais de savoir si la réponse de cette dernière sera politique ou simplement opportuniste. La question interpelle aussi le pouvoir afin de savoir s’il est capable d’interpréter correctement les événements.

A propos de la violence des peuples du Cameroun et des Africains noirs en général, l’on a souvent prétendu qu’il s’agit d’un phénomène domestiqué par la palabre. Avons-nous des Camerounais d’un type nouveau, favorables à la violence ?
Les gens analysent mal l’histoire. Tout d’abord, il faut rappeler que l’accession à l’indépendance s’est faite chez nous par la guerre. Le Camerounais sait revendiquer ses droits quand il le faut. Ensuite, par rapport aux autres africains, le Camerounais, est très procédurier. Au moment où les Sénégalais et les Ivoiriens vont revendiquer leurs indépendances à Paris, les Camerounais qui savent qu’ils ne sont pas une colonie française, mais que la situation de leur pays a été créée par la Sdn dont l’Onu est l’héritière, ils vont à l’Onu négocier. Or l’Onu c’est une institution avec ses procédures. Cela date de l’époque allemande.
Sur le plan économique, jusque là, le Cameroun a été épargné en raison de la disponibilité des denrées alimentaires. Les crises étaient ressenties d’une manière superficielle, elles n’atteignaient pas le quotidien au point de compromettre le lendemain. Il y avait également une classe moyenne qui se formait. Quand il y a une classe moyenne, les problèmes politiques se résolvent plutôt par la négociation.
Aujourd’hui, les Camerounais ont de moins en moins à manger parce que nous avons deux villes de plus d’un million d’habitants : Yaoundé et Douala. Avant, on était un pays essentiellement rural, aujourd’hui on est devenu un pays essentiellement urbain, même si les résultats du dernier recensement ne sont pas publiés. Il faut se souvenir qu’au recensement de 1987, nous étions à 48% de taux d’urbanisation. Si nous sommes au-dessus de 50% désormais, cela veut dire que chaque paysan doit produire pour lui-même et pour un citadin.
En plus, nous ne produisons pas seulement pour nous-même, mais également pour la Guinée Equatoriale, pour le Gabon, pour le Tchad et le Nigeria. Je suis du Centre. Si vous allez dans les plantations vous retrouverez des Équato-guinéens, des Gabonais, qui viennent acheter dans les champs. Il faut compter en plus qu’il y a eu une amélioration du réseau routier sud, ce qui permet une meilleure évacuation des produits vers les marchés frontaliers.
Le système agricole n’a cependant pas été amélioré. C’est donc une très forte tension que subit le marché vivrier. Nous mangeons donc de moins en moins bien et le quotidien est de moins en moins assuré. Les gens vont donc avoir à partir de ce stade des réactions bien plus vives.

D’où la difficulté que l’on a eu à reconnaître le jeune casseur d’aujourd’hui, en comparaison à son prédécesseur des années 1990 ?
Les jeunes d’hier, lorsqu’ils avaient un problème pouvaient se replier au village. Aujourd’hui, combien peuvent le faire ? Il y a bien plus de jeunes qui n’ont d’autres espaces de définition que la ville. Il y a une mutation énorme entre les deux catégories de jeunes. Lorsque nous disons aux jeunes de 20 ans : le Cameroun est un pays où coule le lait et le miel, il ne nous croit pas parce qu’il n’a vécu que la crise.

Finalement, l’on se retrouve donc en face de blocs qui ne se comprennent pas du fait des changements sociaux. Comment faire pour éviter qu’il n’y ait pas que des rapports violents comme moyens d’échange ?
Il y a une responsabilité de ceux qui dirigent. Ils se sont portés candidats pour tenir les rênes de l’attelage. Ils ont donc cette responsabilité, personne ne les a contraint, il faut qu’ils l’assument. Mais on n’est pas rassuré parce que le discours qu’on a entendu est plutôt revanchard et violent. C’est un discours qui n’a tenu aucun compte du problème fondamental qui est celui d’une population qui souffre.

Il est donc à craindre que cette violence se reproduise, avec peut-être une ampleur plus importante…
Je suis optimiste parce que nous avons les conditions pour que ça aille mieux. Cependant, est-ce que les hommes qui dirigent sont disponibles pour ramener de meilleures conditions de vie ? Telle est la question. Les populations se sont prononcées, mais il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas comprendre. C’est aux dirigeants de comprendre et de ne pas faire diversion. La modification de la Constitution par exemple n’a pas l’importance qu’on veut lui accorder.
Remarquons enfin, puisque nous parlons de la violence, que tous les pays africains qui se sont engagés sur la voie de la modification de la Constitution ont connu la violence. Et il faut le comprendre. La limitation des mandats n’existait pas en effet dans notre Constitution, elle a été introduite en 1996. Ceux qui l’ont fait n’ont peut-être pas mesuré toute son importance, mais les populations, elles, l’ont fait. C’est un garde-fou auquel la population tient.

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Séverin Cécile Abega : C’était un avertissement aux dirigeants.


L’anthropologue analyse le phénomène de la violence des manifestations qu’il relie à la pauvreté galopante.
Propos recueillis par Jean Baptiste Ketchateng


Avez-vous été surpris par l’ampleur des violences qui ont fait une vingtaine de morts en cinq jours?
Il faut d’abord dire que les manifestions sont intéressantes par la forme qu’elles ont prises, dans la mesure où elles se déroulaient dans plusieurs villes. Ensuite, il faut relever qu’il n’y a pas un visage : nous n’avons pas un leader de la revendication, qui se met en avant. Mais si elles ont pu se dérouler en tant d’endroits, c’est qu’il y a quand même une structuration derrière.
Ce qui m’a intéressé, c’est cependant l’absence de leader qui fédère des initiatives friables, impalpables et finit par leur donner une forme, une puissance. C’est très important parce qu’au Cameroun nous avons un phénomène qui érode les leaderships politiques et civils. Tous ces leaderships sont aujourd’hui déconsidérés. On a comme une difficulté à voir émerger de nouveaux leaders, alors que le milieu politique est riche et que la société civile se reconstitue. Or, si nous n’avons pas un leader, nous n’avons pas une conscience, une voix forte qui parle, une direction qui est clairement imprimée.
Apparemment, il y a eu deux mouvements : celui des transporteurs en grève que les gens ont bien compris et partagé ; un deuxième mouvement semble avoir profité de celui-là pour transformer la manifestation à caractère socio-économique en mouvement à caractère politique. Mais comme il n’y avait pas une direction, cette crise politique s’est transformée en quelque chose d’un peu incontrôlable. Des enfants de la rue manifestants, des gens déposés selon des témoignages pour faire des barricades, des chômeurs, etc.

Quand vous déchiffrez une coordination derrière ces mouvements, cela veut dire que vous n’êtes pas surpris, que vous voyiez des acteurs sociaux se préparer ?
Je suis plutôt surpris que la violence n’ait pas atteint un seuil plus élevé. Si on compare la situation à celle du début des années 1990 avec les villes-mortes, avec la crise politique qui accompagne la transition du monopartisme au multipartisme, nous voyons qu’il y avait alors un discours qui s’est ethnicisé. Nous n’avons pas eu le même discours cette fois. Dans ce que j’ai écouté, les gens disaient : nous sommes d’accord, nous comprenons les manifestations. Il y avait un fond commun qui est le mal vivre énorme. Alors que les revenus sont bloqués, les denrées de première nécessité sont plus chères, et avec l’augmentation, il y a des pénuries.
Pendant ce temps, la classe politique semble n’être préoccupée que par la révision constitutionnelle. Cette révision elle-même vise à jouer sur le destin politique d’un individu, à allonger ad vitam aeternam le mandat présidentiel. Les gens ont donc l’impression que ce problème-là est bien plus important que les problèmes auxquels ils sont confrontés. Ce mouvement arrive donc en concordance avec les frustrations de la population.

En réponse il y a eu une répression également violente. Le gouvernement semblait surpris. Peut-on dire que c’était démesuré ?
La réponse de l’Etat n’était pas appropriée. C’est une réponse qui ne s’adressait pas à la question posée. La réponse était disproportionnée parce que très souvent il s’agissait de groupes épars. Même s’il y avait une coordination derrière, elle n’a pas lancé des forces groupées. Avec une police plus intelligente on aurait pu contenir mieux ces manifestations, avoir moins de casses et moins de morts.
Ce n’est pas la violence qui peut être la réponse parce que le problème est réel. Même le policier qui réprime a une femme qui se plaint du prix de l’huile, du riz, des bananes, etc., qui est très élevé. Et le problème de la vie chère n’est pas un problème camerounais, il se produit dans d’autres pays. Mais il revient à nos autorités d’y trouver une solution. Les revenus sont par exemple bloqués depuis longtemps. L’on ne doit pas s’attendre à ce que le petit peuple se donne la réponse lui-même.

Si des deux côtés l’on use de violences, sans pouvoir être entendu, allons-nous nous installer dans une société où l’usage de la force est le mode d’expression ?
Vous avez oublié un troisième point. S’il y a des gens qui se sont organisés pour faire la grève et un troisième groupe qui a structuré le mouvement dans plusieurs villes. C’est qu’il y a une frustration, une incompréhension connue. Aux dernières élections législatives, on l’a vu, les gens ne sont pas allés voter. Le peuple montrait qu’il n’était pas intéressé au calendrier politique. On a cette divergence du peuple qui ne suit pas ses dirigeants. On a un front de personnes qui en est conscient, bien qu’ils ne soient pas en avant. Le marasme du peuple peut être exploité par ce deuxième front.

Mais de qui s’agit-il ?
Ne spéculons pas. Il y en a qui ont dit : c’est le Sdf… Non. Je travaille sur les données et je n’en ai pas vu qui disent qu’il s’agit d’un tel. Mais quand vous analysez la forme que les choses ont prise : des blocages de la circulation, des manifestations similaires, cela veut dire qu’il y a eu organisation.
La question est désormais de savoir si la réponse de cette dernière sera politique ou simplement opportuniste. La question interpelle aussi le pouvoir afin de savoir s’il est capable d’interpréter correctement les événements.

A propos de la violence des peuples du Cameroun et des Africains noirs en général, l’on a souvent prétendu qu’il s’agit d’un phénomène domestiqué par la palabre. Avons-nous des Camerounais d’un type nouveau, favorables à la violence ?
Les gens analysent mal l’histoire. Tout d’abord, il faut rappeler que l’accession à l’indépendance s’est faite chez nous par la guerre. Le Camerounais sait revendiquer ses droits quand il le faut. Ensuite, par rapport aux autres africains, le Camerounais, est très procédurier. Au moment où les Sénégalais et les Ivoiriens vont revendiquer leurs indépendances à Paris, les Camerounais qui savent qu’ils ne sont pas une colonie française, mais que la situation de leur pays a été créée par la Sdn dont l’Onu est l’héritière, ils vont à l’Onu négocier. Or l’Onu c’est une institution avec ses procédures. Cela date de l’époque allemande.
Sur le plan économique, jusque là, le Cameroun a été épargné en raison de la disponibilité des denrées alimentaires. Les crises étaient ressenties d’une manière superficielle, elles n’atteignaient pas le quotidien au point de compromettre le lendemain. Il y avait également une classe moyenne qui se formait. Quand il y a une classe moyenne, les problèmes politiques se résolvent plutôt par la négociation.
Aujourd’hui, les Camerounais ont de moins en moins à manger parce que nous avons deux villes de plus d’un million d’habitants : Yaoundé et Douala. Avant, on était un pays essentiellement rural, aujourd’hui on est devenu un pays essentiellement urbain, même si les résultats du dernier recensement ne sont pas publiés. Il faut se souvenir qu’au recensement de 1987, nous étions à 48% de taux d’urbanisation. Si nous sommes au-dessus de 50% désormais, cela veut dire que chaque paysan doit produire pour lui-même et pour un citadin.
En plus, nous ne produisons pas seulement pour nous-même, mais également pour la Guinée Equatoriale, pour le Gabon, pour le Tchad et le Nigeria. Je suis du Centre. Si vous allez dans les plantations vous retrouverez des Équato-guinéens, des Gabonais, qui viennent acheter dans les champs. Il faut compter en plus qu’il y a eu une amélioration du réseau routier sud, ce qui permet une meilleure évacuation des produits vers les marchés frontaliers.
Le système agricole n’a cependant pas été amélioré. C’est donc une très forte tension que subit le marché vivrier. Nous mangeons donc de moins en moins bien et le quotidien est de moins en moins assuré. Les gens vont donc avoir à partir de ce stade des réactions bien plus vives.

D’où la difficulté que l’on a eu à reconnaître le jeune casseur d’aujourd’hui, en comparaison à son prédécesseur des années 1990 ?
Les jeunes d’hier, lorsqu’ils avaient un problème pouvaient se replier au village. Aujourd’hui, combien peuvent le faire ? Il y a bien plus de jeunes qui n’ont d’autres espaces de définition que la ville. Il y a une mutation énorme entre les deux catégories de jeunes. Lorsque nous disons aux jeunes de 20 ans : le Cameroun est un pays où coule le lait et le miel, il ne nous croit pas parce qu’il n’a vécu que la crise.

Finalement, l’on se retrouve donc en face de blocs qui ne se comprennent pas du fait des changements sociaux. Comment faire pour éviter qu’il n’y ait pas que des rapports violents comme moyens d’échange ?
Il y a une responsabilité de ceux qui dirigent. Ils se sont portés candidats pour tenir les rênes de l’attelage. Ils ont donc cette responsabilité, personne ne les a contraint, il faut qu’ils l’assument. Mais on n’est pas rassuré parce que le discours qu’on a entendu est plutôt revanchard et violent. C’est un discours qui n’a tenu aucun compte du problème fondamental qui est celui d’une population qui souffre.

Il est donc à craindre que cette violence se reproduise, avec peut-être une ampleur plus importante…
Je suis optimiste parce que nous avons les conditions pour que ça aille mieux. Cependant, est-ce que les hommes qui dirigent sont disponibles pour ramener de meilleures conditions de vie ? Telle est la question. Les populations se sont prononcées, mais il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas comprendre. C’est aux dirigeants de comprendre et de ne pas faire diversion. La modification de la Constitution par exemple n’a pas l’importance qu’on veut lui accorder.
Remarquons enfin, puisque nous parlons de la violence, que tous les pays africains qui se sont engagés sur la voie de la modification de la Constitution ont connu la violence. Et il faut le comprendre. La limitation des mandats n’existait pas en effet dans notre Constitution, elle a été introduite en 1996. Ceux qui l’ont fait n’ont peut-être pas mesuré toute son importance, mais les populations, elles, l’ont fait. C’est un garde-fou auquel la population tient.

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C’était un avertissement aux dirigeants

Séverin Cécile Abega : C’était un avertissement aux dirigeants.


L’anthropologue analyse le phénomène de la violence des manifestations qu’il relie à la pauvreté galopante.
Propos recueillis par Jean Baptiste Ketchateng


Avez-vous été surpris par l’ampleur des violences qui ont fait une vingtaine de morts en cinq jours?
Il faut d’abord dire que les manifestions sont intéressantes par la forme qu’elles ont prises, dans la mesure où elles se déroulaient dans plusieurs villes. Ensuite, il faut relever qu’il n’y a pas un visage : nous n’avons pas un leader de la revendication, qui se met en avant. Mais si elles ont pu se dérouler en tant d’endroits, c’est qu’il y a quand même une structuration derrière.
Ce qui m’a intéressé, c’est cependant l’absence de leader qui fédère des initiatives friables, impalpables et finit par leur donner une forme, une puissance. C’est très important parce qu’au Cameroun nous avons un phénomène qui érode les leaderships politiques et civils. Tous ces leaderships sont aujourd’hui déconsidérés. On a comme une difficulté à voir émerger de nouveaux leaders, alors que le milieu politique est riche et que la société civile se reconstitue. Or, si nous n’avons pas un leader, nous n’avons pas une conscience, une voix forte qui parle, une direction qui est clairement imprimée.
Apparemment, il y a eu deux mouvements : celui des transporteurs en grève que les gens ont bien compris et partagé ; un deuxième mouvement semble avoir profité de celui-là pour transformer la manifestation à caractère socio-économique en mouvement à caractère politique. Mais comme il n’y avait pas une direction, cette crise politique s’est transformée en quelque chose d’un peu incontrôlable. Des enfants de la rue manifestants, des gens déposés selon des témoignages pour faire des barricades, des chômeurs, etc.

Quand vous déchiffrez une coordination derrière ces mouvements, cela veut dire que vous n’êtes pas surpris, que vous voyiez des acteurs sociaux se préparer ?
Je suis plutôt surpris que la violence n’ait pas atteint un seuil plus élevé. Si on compare la situation à celle du début des années 1990 avec les villes-mortes, avec la crise politique qui accompagne la transition du monopartisme au multipartisme, nous voyons qu’il y avait alors un discours qui s’est ethnicisé. Nous n’avons pas eu le même discours cette fois. Dans ce que j’ai écouté, les gens disaient : nous sommes d’accord, nous comprenons les manifestations. Il y avait un fond commun qui est le mal vivre énorme. Alors que les revenus sont bloqués, les denrées de première nécessité sont plus chères, et avec l’augmentation, il y a des pénuries.
Pendant ce temps, la classe politique semble n’être préoccupée que par la révision constitutionnelle. Cette révision elle-même vise à jouer sur le destin politique d’un individu, à allonger ad vitam aeternam le mandat présidentiel. Les gens ont donc l’impression que ce problème-là est bien plus important que les problèmes auxquels ils sont confrontés. Ce mouvement arrive donc en concordance avec les frustrations de la population.

En réponse il y a eu une répression également violente. Le gouvernement semblait surpris. Peut-on dire que c’était démesuré ?
La réponse de l’Etat n’était pas appropriée. C’est une réponse qui ne s’adressait pas à la question posée. La réponse était disproportionnée parce que très souvent il s’agissait de groupes épars. Même s’il y avait une coordination derrière, elle n’a pas lancé des forces groupées. Avec une police plus intelligente on aurait pu contenir mieux ces manifestations, avoir moins de casses et moins de morts.
Ce n’est pas la violence qui peut être la réponse parce que le problème est réel. Même le policier qui réprime a une femme qui se plaint du prix de l’huile, du riz, des bananes, etc., qui est très élevé. Et le problème de la vie chère n’est pas un problème camerounais, il se produit dans d’autres pays. Mais il revient à nos autorités d’y trouver une solution. Les revenus sont par exemple bloqués depuis longtemps. L’on ne doit pas s’attendre à ce que le petit peuple se donne la réponse lui-même.

Si des deux côtés l’on use de violences, sans pouvoir être entendu, allons-nous nous installer dans une société où l’usage de la force est le mode d’expression ?
Vous avez oublié un troisième point. S’il y a des gens qui se sont organisés pour faire la grève et un troisième groupe qui a structuré le mouvement dans plusieurs villes. C’est qu’il y a une frustration, une incompréhension connue. Aux dernières élections législatives, on l’a vu, les gens ne sont pas allés voter. Le peuple montrait qu’il n’était pas intéressé au calendrier politique. On a cette divergence du peuple qui ne suit pas ses dirigeants. On a un front de personnes qui en est conscient, bien qu’ils ne soient pas en avant. Le marasme du peuple peut être exploité par ce deuxième front.

Mais de qui s’agit-il ?
Ne spéculons pas. Il y en a qui ont dit : c’est le Sdf… Non. Je travaille sur les données et je n’en ai pas vu qui disent qu’il s’agit d’un tel. Mais quand vous analysez la forme que les choses ont prise : des blocages de la circulation, des manifestations similaires, cela veut dire qu’il y a eu organisation.
La question est désormais de savoir si la réponse de cette dernière sera politique ou simplement opportuniste. La question interpelle aussi le pouvoir afin de savoir s’il est capable d’interpréter correctement les événements.

A propos de la violence des peuples du Cameroun et des Africains noirs en général, l’on a souvent prétendu qu’il s’agit d’un phénomène domestiqué par la palabre. Avons-nous des Camerounais d’un type nouveau, favorables à la violence ?
Les gens analysent mal l’histoire. Tout d’abord, il faut rappeler que l’accession à l’indépendance s’est faite chez nous par la guerre. Le Camerounais sait revendiquer ses droits quand il le faut. Ensuite, par rapport aux autres africains, le Camerounais, est très procédurier. Au moment où les Sénégalais et les Ivoiriens vont revendiquer leurs indépendances à Paris, les Camerounais qui savent qu’ils ne sont pas une colonie française, mais que la situation de leur pays a été créée par la Sdn dont l’Onu est l’héritière, ils vont à l’Onu négocier. Or l’Onu c’est une institution avec ses procédures. Cela date de l’époque allemande.
Sur le plan économique, jusque là, le Cameroun a été épargné en raison de la disponibilité des denrées alimentaires. Les crises étaient ressenties d’une manière superficielle, elles n’atteignaient pas le quotidien au point de compromettre le lendemain. Il y avait également une classe moyenne qui se formait. Quand il y a une classe moyenne, les problèmes politiques se résolvent plutôt par la négociation.
Aujourd’hui, les Camerounais ont de moins en moins à manger parce que nous avons deux villes de plus d’un million d’habitants : Yaoundé et Douala. Avant, on était un pays essentiellement rural, aujourd’hui on est devenu un pays essentiellement urbain, même si les résultats du dernier recensement ne sont pas publiés. Il faut se souvenir qu’au recensement de 1987, nous étions à 48% de taux d’urbanisation. Si nous sommes au-dessus de 50% désormais, cela veut dire que chaque paysan doit produire pour lui-même et pour un citadin.
En plus, nous ne produisons pas seulement pour nous-même, mais également pour la Guinée Equatoriale, pour le Gabon, pour le Tchad et le Nigeria. Je suis du Centre. Si vous allez dans les plantations vous retrouverez des Équato-guinéens, des Gabonais, qui viennent acheter dans les champs. Il faut compter en plus qu’il y a eu une amélioration du réseau routier sud, ce qui permet une meilleure évacuation des produits vers les marchés frontaliers.
Le système agricole n’a cependant pas été amélioré. C’est donc une très forte tension que subit le marché vivrier. Nous mangeons donc de moins en moins bien et le quotidien est de moins en moins assuré. Les gens vont donc avoir à partir de ce stade des réactions bien plus vives.

D’où la difficulté que l’on a eu à reconnaître le jeune casseur d’aujourd’hui, en comparaison à son prédécesseur des années 1990 ?
Les jeunes d’hier, lorsqu’ils avaient un problème pouvaient se replier au village. Aujourd’hui, combien peuvent le faire ? Il y a bien plus de jeunes qui n’ont d’autres espaces de définition que la ville. Il y a une mutation énorme entre les deux catégories de jeunes. Lorsque nous disons aux jeunes de 20 ans : le Cameroun est un pays où coule le lait et le miel, il ne nous croit pas parce qu’il n’a vécu que la crise.

Finalement, l’on se retrouve donc en face de blocs qui ne se comprennent pas du fait des changements sociaux. Comment faire pour éviter qu’il n’y ait pas que des rapports violents comme moyens d’échange ?
Il y a une responsabilité de ceux qui dirigent. Ils se sont portés candidats pour tenir les rênes de l’attelage. Ils ont donc cette responsabilité, personne ne les a contraint, il faut qu’ils l’assument. Mais on n’est pas rassuré parce que le discours qu’on a entendu est plutôt revanchard et violent. C’est un discours qui n’a tenu aucun compte du problème fondamental qui est celui d’une population qui souffre.

Il est donc à craindre que cette violence se reproduise, avec peut-être une ampleur plus importante…
Je suis optimiste parce que nous avons les conditions pour que ça aille mieux. Cependant, est-ce que les hommes qui dirigent sont disponibles pour ramener de meilleures conditions de vie ? Telle est la question. Les populations se sont prononcées, mais il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas comprendre. C’est aux dirigeants de comprendre et de ne pas faire diversion. La modification de la Constitution par exemple n’a pas l’importance qu’on veut lui accorder.
Remarquons enfin, puisque nous parlons de la violence, que tous les pays africains qui se sont engagés sur la voie de la modification de la Constitution ont connu la violence. Et il faut le comprendre. La limitation des mandats n’existait pas en effet dans notre Constitution, elle a été introduite en 1996. Ceux qui l’ont fait n’ont peut-être pas mesuré toute son importance, mais les populations, elles, l’ont fait. C’est un garde-fou auquel la population tient.

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C’était un avertissement aux dirigeants

Séverin Cécile Abega : C’était un avertissement aux dirigeants.


L’anthropologue analyse le phénomène de la violence des manifestations qu’il relie à la pauvreté galopante.
Propos recueillis par Jean Baptiste Ketchateng


Avez-vous été surpris par l’ampleur des violences qui ont fait une vingtaine de morts en cinq jours?
Il faut d’abord dire que les manifestions sont intéressantes par la forme qu’elles ont prises, dans la mesure où elles se déroulaient dans plusieurs villes. Ensuite, il faut relever qu’il n’y a pas un visage : nous n’avons pas un leader de la revendication, qui se met en avant. Mais si elles ont pu se dérouler en tant d’endroits, c’est qu’il y a quand même une structuration derrière.
Ce qui m’a intéressé, c’est cependant l’absence de leader qui fédère des initiatives friables, impalpables et finit par leur donner une forme, une puissance. C’est très important parce qu’au Cameroun nous avons un phénomène qui érode les leaderships politiques et civils. Tous ces leaderships sont aujourd’hui déconsidérés. On a comme une difficulté à voir émerger de nouveaux leaders, alors que le milieu politique est riche et que la société civile se reconstitue. Or, si nous n’avons pas un leader, nous n’avons pas une conscience, une voix forte qui parle, une direction qui est clairement imprimée.
Apparemment, il y a eu deux mouvements : celui des transporteurs en grève que les gens ont bien compris et partagé ; un deuxième mouvement semble avoir profité de celui-là pour transformer la manifestation à caractère socio-économique en mouvement à caractère politique. Mais comme il n’y avait pas une direction, cette crise politique s’est transformée en quelque chose d’un peu incontrôlable. Des enfants de la rue manifestants, des gens déposés selon des témoignages pour faire des barricades, des chômeurs, etc.

Quand vous déchiffrez une coordination derrière ces mouvements, cela veut dire que vous n’êtes pas surpris, que vous voyiez des acteurs sociaux se préparer ?
Je suis plutôt surpris que la violence n’ait pas atteint un seuil plus élevé. Si on compare la situation à celle du début des années 1990 avec les villes-mortes, avec la crise politique qui accompagne la transition du monopartisme au multipartisme, nous voyons qu’il y avait alors un discours qui s’est ethnicisé. Nous n’avons pas eu le même discours cette fois. Dans ce que j’ai écouté, les gens disaient : nous sommes d’accord, nous comprenons les manifestations. Il y avait un fond commun qui est le mal vivre énorme. Alors que les revenus sont bloqués, les denrées de première nécessité sont plus chères, et avec l’augmentation, il y a des pénuries.
Pendant ce temps, la classe politique semble n’être préoccupée que par la révision constitutionnelle. Cette révision elle-même vise à jouer sur le destin politique d’un individu, à allonger ad vitam aeternam le mandat présidentiel. Les gens ont donc l’impression que ce problème-là est bien plus important que les problèmes auxquels ils sont confrontés. Ce mouvement arrive donc en concordance avec les frustrations de la population.

En réponse il y a eu une répression également violente. Le gouvernement semblait surpris. Peut-on dire que c’était démesuré ?
La réponse de l’Etat n’était pas appropriée. C’est une réponse qui ne s’adressait pas à la question posée. La réponse était disproportionnée parce que très souvent il s’agissait de groupes épars. Même s’il y avait une coordination derrière, elle n’a pas lancé des forces groupées. Avec une police plus intelligente on aurait pu contenir mieux ces manifestations, avoir moins de casses et moins de morts.
Ce n’est pas la violence qui peut être la réponse parce que le problème est réel. Même le policier qui réprime a une femme qui se plaint du prix de l’huile, du riz, des bananes, etc., qui est très élevé. Et le problème de la vie chère n’est pas un problème camerounais, il se produit dans d’autres pays. Mais il revient à nos autorités d’y trouver une solution. Les revenus sont par exemple bloqués depuis longtemps. L’on ne doit pas s’attendre à ce que le petit peuple se donne la réponse lui-même.

Si des deux côtés l’on use de violences, sans pouvoir être entendu, allons-nous nous installer dans une société où l’usage de la force est le mode d’expression ?
Vous avez oublié un troisième point. S’il y a des gens qui se sont organisés pour faire la grève et un troisième groupe qui a structuré le mouvement dans plusieurs villes. C’est qu’il y a une frustration, une incompréhension connue. Aux dernières élections législatives, on l’a vu, les gens ne sont pas allés voter. Le peuple montrait qu’il n’était pas intéressé au calendrier politique. On a cette divergence du peuple qui ne suit pas ses dirigeants. On a un front de personnes qui en est conscient, bien qu’ils ne soient pas en avant. Le marasme du peuple peut être exploité par ce deuxième front.

Mais de qui s’agit-il ?
Ne spéculons pas. Il y en a qui ont dit : c’est le Sdf… Non. Je travaille sur les données et je n’en ai pas vu qui disent qu’il s’agit d’un tel. Mais quand vous analysez la forme que les choses ont prise : des blocages de la circulation, des manifestations similaires, cela veut dire qu’il y a eu organisation.
La question est désormais de savoir si la réponse de cette dernière sera politique ou simplement opportuniste. La question interpelle aussi le pouvoir afin de savoir s’il est capable d’interpréter correctement les événements.

A propos de la violence des peuples du Cameroun et des Africains noirs en général, l’on a souvent prétendu qu’il s’agit d’un phénomène domestiqué par la palabre. Avons-nous des Camerounais d’un type nouveau, favorables à la violence ?
Les gens analysent mal l’histoire. Tout d’abord, il faut rappeler que l’accession à l’indépendance s’est faite chez nous par la guerre. Le Camerounais sait revendiquer ses droits quand il le faut. Ensuite, par rapport aux autres africains, le Camerounais, est très procédurier. Au moment où les Sénégalais et les Ivoiriens vont revendiquer leurs indépendances à Paris, les Camerounais qui savent qu’ils ne sont pas une colonie française, mais que la situation de leur pays a été créée par la Sdn dont l’Onu est l’héritière, ils vont à l’Onu négocier. Or l’Onu c’est une institution avec ses procédures. Cela date de l’époque allemande.
Sur le plan économique, jusque là, le Cameroun a été épargné en raison de la disponibilité des denrées alimentaires. Les crises étaient ressenties d’une manière superficielle, elles n’atteignaient pas le quotidien au point de compromettre le lendemain. Il y avait également une classe moyenne qui se formait. Quand il y a une classe moyenne, les problèmes politiques se résolvent plutôt par la négociation.
Aujourd’hui, les Camerounais ont de moins en moins à manger parce que nous avons deux villes de plus d’un million d’habitants : Yaoundé et Douala. Avant, on était un pays essentiellement rural, aujourd’hui on est devenu un pays essentiellement urbain, même si les résultats du dernier recensement ne sont pas publiés. Il faut se souvenir qu’au recensement de 1987, nous étions à 48% de taux d’urbanisation. Si nous sommes au-dessus de 50% désormais, cela veut dire que chaque paysan doit produire pour lui-même et pour un citadin.
En plus, nous ne produisons pas seulement pour nous-même, mais également pour la Guinée Equatoriale, pour le Gabon, pour le Tchad et le Nigeria. Je suis du Centre. Si vous allez dans les plantations vous retrouverez des Équato-guinéens, des Gabonais, qui viennent acheter dans les champs. Il faut compter en plus qu’il y a eu une amélioration du réseau routier sud, ce qui permet une meilleure évacuation des produits vers les marchés frontaliers.
Le système agricole n’a cependant pas été amélioré. C’est donc une très forte tension que subit le marché vivrier. Nous mangeons donc de moins en moins bien et le quotidien est de moins en moins assuré. Les gens vont donc avoir à partir de ce stade des réactions bien plus vives.

D’où la difficulté que l’on a eu à reconnaître le jeune casseur d’aujourd’hui, en comparaison à son prédécesseur des années 1990 ?
Les jeunes d’hier, lorsqu’ils avaient un problème pouvaient se replier au village. Aujourd’hui, combien peuvent le faire ? Il y a bien plus de jeunes qui n’ont d’autres espaces de définition que la ville. Il y a une mutation énorme entre les deux catégories de jeunes. Lorsque nous disons aux jeunes de 20 ans : le Cameroun est un pays où coule le lait et le miel, il ne nous croit pas parce qu’il n’a vécu que la crise.

Finalement, l’on se retrouve donc en face de blocs qui ne se comprennent pas du fait des changements sociaux. Comment faire pour éviter qu’il n’y ait pas que des rapports violents comme moyens d’échange ?
Il y a une responsabilité de ceux qui dirigent. Ils se sont portés candidats pour tenir les rênes de l’attelage. Ils ont donc cette responsabilité, personne ne les a contraint, il faut qu’ils l’assument. Mais on n’est pas rassuré parce que le discours qu’on a entendu est plutôt revanchard et violent. C’est un discours qui n’a tenu aucun compte du problème fondamental qui est celui d’une population qui souffre.

Il est donc à craindre que cette violence se reproduise, avec peut-être une ampleur plus importante…
Je suis optimiste parce que nous avons les conditions pour que ça aille mieux. Cependant, est-ce que les hommes qui dirigent sont disponibles pour ramener de meilleures conditions de vie ? Telle est la question. Les populations se sont prononcées, mais il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas comprendre. C’est aux dirigeants de comprendre et de ne pas faire diversion. La modification de la Constitution par exemple n’a pas l’importance qu’on veut lui accorder.
Remarquons enfin, puisque nous parlons de la violence, que tous les pays africains qui se sont engagés sur la voie de la modification de la Constitution ont connu la violence. Et il faut le comprendre. La limitation des mandats n’existait pas en effet dans notre Constitution, elle a été introduite en 1996. Ceux qui l’ont fait n’ont peut-être pas mesuré toute son importance, mais les populations, elles, l’ont fait. C’est un garde-fou auquel la population tient.

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Fête : Le Coq est tombé à droite

Le peuple Toupouri a célébré la 7e édition du Feo Kagué samedi dernier à Douala.
M.O. – Le collège Saint-Michel ressemblait samedi 1er décembre 2007 à une ruche. Dès l’entrée, il y avait un bourdonnement inhabituel d’hommes et de femmes dont les échanges et la fusion auront marqué plus d’un observateur. Une communion qui a fait dire à un spectateur noir d’humour (au milieu des éclats de rire) qu’il n’a « là dedans que des œufs. Je n’ai même pas vu la patte du coq ». Le peuple Toupouri s’est en effet, donné rendez-vous dans ce lieu pour célébrer le Féo Kague ou encore la fête du coq. Cette fête traditionnelle et culturelle des qui prend sa genèse chez Wandore qui était le chef spirituel des Toupouri.
Il choisit le coq pour invoquer les esprits Mo’ope et So’Oba. Ces esprits devaient protéger les familles mais aussi amener les pluies, rendre le sol plus fertile et rendre la moisson abondante. C’est donc dans cet esprit de ferveur que le peuple toupouri a investi le stade du collège Saint Michel. Subdivisés en trois groupes, les ressortissants de cette communauté ont pris place comme: Spectateurs, invités et acteurs. C’est cette dernière catégorie qui a retracé l’essentiel de la culture du peuple Toupouri. La lutte traditionnelle qui au début devait avoir des allures de parades se transformait en véritable combat que l’arbitre était parfois obligé d’arrêter avec fermeté.

Tout à côté. Les femmes formaient un petit cercle à part. Drapées dans leur pagne, elles exécutaient le Lélé. Les hommes ont présenté deux danses le Wai-Wai et le Gourna. La première est destinée à célébrer à travers des veillées la sortie du plant du grain mis en terre quelques jours avant. Le Gourna représente quant à lui, une cinquantaine d’hommes au torse nu, avec de petite culotte et des reins ceint par une traîne. Armés chacun d’un bâton, ils se déplacent en rangs serrés au rythme des tam-tams. Une seule femme Maikorda dans cette marée masculine, qui dit avoir vaincu sa peur et participe à ce rite depuis deux ans.
« C’est une danse guerrière qui a permis au peuple Toupouri de résister pendant longtemps à l’invasion », confie Joseph Wanwou, chargé de mission au Gourna qui rappelle que le « coq qui a été immolé est tombé à droite. Ça veut dire que la récolte sera bonne et les malheurs vont s’éloigner du peuple durant la nouvelle année. Si le Coq était tombé du côté gauche c’était la catastrophe ». La 7e édition du Féo Kague arrosée du vin de mil appelée Bili-bili, qui a vu la participation des Toupouri venus de Yaoundé, Edéa, Nkongsamba s’est achevée sur cette note d’espoir et sur la promesse d’une année 2008 prospère pour ce peuple qui y croit fermement.

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