Un frémissement est observé dans les cercles de la cinématographie camerounaise. En moins de trois mois, les titres des films produits atteignent la dizaine.
Par Marcellin Vounda Etoa* – Deux principales raisons expliquent cette embellie, à en croire les acteurs du domaine : l’arrivée sur la scène de la production d’une génération de jeunes réalisateurs passionnés, prêts à tout sacrifier pour se faire un nom et les avancées technologiques. Cyrille Masso, l’un des meilleurs espoirs de notre cinéma affirme qu’ " il est normal qu’il y ait un boom au niveau de la production des films sur support vidéo ". Désormais, le caméscope remplace valablement la caméra 35 mn, réduisant notoirement les coûts de production ; les acteurs ne demandent qu’à être vus sur les écrans et la majorité d’entre eux est prête à prendre gratuitement des rôles.
Si la qualité des films produits actuellement reste une préoccupation, nombreux sont les critiques qui pensent que seul l’existant peut être amélioré. Il faudrait donc laisser les réalisateurs multiplier les films avant de revenir sur la question de la qualité de ces œuvres. La concurrence va naturellement imposer l’exigence de qualité.
Mais quelques soient les efforts des cinéastes camerounais, il sera difficile, avant longtemps, de retrouver le niveau que notre cinéma avait atteint aux lendemains de l’indépendance. C’est en effet en 1963 que les deux premiers films camerounais, Tam-tam à Paris de Sita Bella et Aventure en France de Jean Paul Ngaha sont réalisés. Une année après, Cameroun-Actualité est créé. La mise en place d’une infrastructure administrative et technique pour un développement optimal du cinéma camerounais va se poursuivre avec la création en 1972 de la direction de la cinématographie et, un an plus tard, du FODIC (Fonds de Développement de l’Industrie Cinématographique). Pour prendre la mesure des ambitions affichées du cinéma camerounais d’alors, on pourrait juste rappeler que l’immeuble qui abrite actuellement les ministères de la Communication et de la Culture avait été construit pour être dédié entièrement au cinéma. En effet, devaient y être logés : la direction de la cinémathèque, Cameroun-Actualité, le FODIC, les services techniques, des salles de montage, des auditoriums et une salle de projection pour la commission de censure, comme le rappelle Arthur Si Bita (Patrimoine, n° 035, mars 2003).
Pendant la période 1977-1982 que Arthur Si Bita considère comme l’âge d’or du cinéma camerounais, l’ensemble du territoire national comptait 37 salles de cinéma ; chaque province disposait d’une salle d’au moins 500 places. Des longs métrages étaient produits à une fréquence d’au moins un film par an.
Les errements de l’administration dont le prix des contradictions internes et des conflits vénaux est souvent le sacrifice du patrimoine et des intérêts nationaux, l’inconsistance de certains cinéastes, incapables de rembourser des crédits dûment contractés et alléguant que leur créancier, le Fodic, était riche, ont fini par installer une crise multiforme au cœur du rêve d’un grand cinéma camerounais. Telles sont quelques explications du marasme actuel de notre cinéma.
Alors que notre pays était déjà engagé dans de grandes réalisations, le voilà qui refait son " petit cinéma " et, qui pis est, sans qu’on voit comment les aînés font bénéficier à la jeune génération dont le seul enthousiasme ne pourrait suffire à les mener bien loin. Si on devrait donc se réjouir du frémissement actuel de notre cinéma, qu’on se souvienne qu’il sera très difficile de faire à nouveau décoller le 7ème art chez nous. Ceux qui portent sur la conscience la mort du rêve du " grand cinéma camerounais ", de quelque bord qu’ils se trouvent, peuvent ainsi prendre la mesure de leur forfaiture.
Pour que notre cinéma se mette au niveau cinéma africain qu’il surplombait pourtant aux lendemains de l’indépendance, il faudra, après le corpus d’œuvres dont la qualité doit impérativement être améliorée, au moins en reconstruire l’infrastructure, dans le domaine législatif et dans ceux de la formation, de la production et de la diffusion. Toutes choses qui avaient déjà été faites il y a trente ans et qui ne demandaient qu’à être continuées. Allons nous tirer les leçons historiques de nos errements. Rien n’est moins sûr. "L’histoire nous apprend que l’homme n’apprend rien de l’histoire".
* Directeur des éditions CLE