Yaoundé : Le jazz n’a pas dit son dernier mot
Aujourd’hui essoufflé, il a pourtant connu son heure de gloire grâce au talent des instrumentistes et à l’encadrement des étrangers.
Du 17 au 20 février dernier, L’Awalé Jazz Festiva a tenu promesse. Pour la deuxième année consécutive en effet, L’Awalé jazz festival est allé à la rencontre d’un public sevré depuis quelques années de pareil rendez-vous depuis les derniers spasmes de "Jazz sans frontières" dont l’hallali avait été sonné en 2007 à la suite d’un fiasco fort retentissant lié à l’absence de la vedette américaine Earl Klugh pourtant annoncé à Yaoundé. Avec ce nouveau projet, les mélomanes de jazz se sont, au cours de ces soirées multiples au restaurant L’Awalé sis au quartier Hippodrome, mis à rêver. Surtout pour les plus âgés qui ne manquent pas à la première occasion de fouiller dans la nostalgie qui les travaille au quotidien pour se retrouver en ces années 1970 où la jazz avait droit de cité à Yaoundé. C’est en effet au début de cette décennie-là et avec l’inauguration quelques années plus tôt de l’Hôtel Mont-Fébé que tout a commencé.
Cela grâce à l’orchestre mis en place et qui comprenait pas moins de 17 membres. Le batteur Steve Ndzana qui en était se souvient: "C’était un grand moment car il est celui qui a permis de poser les fondamentaux à travers des instrumentistes qui allaient plus tard être reconnus comme la première génération de jazzmen de Yaoundé". C’est ainsi que, bien après Douala qui avait déjà vu des stars naissantes comme Daniel Ndoumbé Eyango et Titi avec son orchestre "Les atomes" donner le là dans des espaces comme La jungle, de nouveaux noms allaient apparaître au firmament du jazz camerounais. On parle alors de Roger Minala qui allait plus tard créer Vallée bar qui a donné son nom au Carrefour Vallée au quartier Nlongkack; de Francis Kingué d’Adala Gildo, du saxophoniste Ringo, du trompettiste Ted Mekoulou, des organistes Simon Timbane dit Fraz et Charles Tina et William Medou Ava’a, du guitariste Baba Moussa ou encore de Jean-Pierre Nghonda.
Des figures qui allaient pour se déployer, trouver d’autres espaces d’expression. C’est ainsi que sous la houlette de Jerry Prillaman, des work shops et autres jam sessions seront organisés par le Centre culturel américain. C’est alors le temps béni de la Rue Narvick. Nous sommes là en 1975 et deux ans durant, le jazz va dévoiler toutes ses facettes dans cet espace où Adala Gildo façonne nombre de talents d’avenir. Une fièvre que ne va pas arrêter les travaux de réaménagement de l’espace survenus en 1977 et qui va obliger les instrumentistes à migrer vers le Goethe Institut tout proche (à côté de l’actuel ministère du Contrôle supérieur de l’Etat). Les jam sessions vont donc se poursuivre sous la houlette de Dieter Köster avec les pics tous les mardis soirs. "C’était une belle époque car ce fût l’occasion pour moi et les autres musiciens de faire la connaissance de grands noms du jazz allemand comme Reiner von Essen du Ballet House de Munich, Volker Krieger et bien d’autres", se souvient M. Gildo.
"Sous les manguiers"
Un point de vue que confirme Steve Ndzana pour qui "il n’y avait aucune raison de rechigner à aller apprendre auprès d’eux. Pour moi qui ait beaucoup voyagé, ce n’est qu’ici à Yaoundé que j’ai eu l’occasion de côtoyer les plus grands qui venaient toujours partager avec nous ce feeling envahissant qui avait embrasé nos coeurs et nos membres". De cette époque allait d’ailleurs naître le fameux "Manifeste de jazz made in Cameroon" conçu "pour inciter la création de nos artistes qui pouvaient alors puiser dans le jazz envahissant des ressorts pour mieux valoriser notre musique traditionnelle", se souvient M. Gildo. Ce qui a d’ailleurs fortement influencé le batteur Brice Wassy et son Kù jazz. Durant cette période, de jeunes loups comme Jean-Paul Lietcheu dont le talent va commencer à percer au lendemain du déménagement du Goethe Institut à l’Avenue du président Kennedy vont entrer dans la danse.
Un déménagement qui ne va cependant pas plomber le mouvement qui va élire domicile au Centre culturel français sous la conduite d’un certain Guy Moret, fraîchement débarqué à Yaoundé. Avec Steve Ndzana, il va imaginer le concept "Jazz sous les manguiers". Le deuxième s’en souvient: "A son arrivée, il a tout de suite manifesté son envie pour le jazz et nous avons commencé à voir comment on pouvait réaliser cette envie. C’est ainsi que la formule de départ était de constituer un orchestre au Ccf. Rapidement, je me suis chargé de réunir des membres. Il croyait tellement à ce projet qu’il a décidé de faire venir un instrumentiste de Douala une fois par semaine pour répéter avec nous".
Un beau projet dont le nom de départ était "Jazz expérience" qui allait cependant faire long feu, le groupe n’ayant jamais réussi à se réunir au complet.
Pour Adala Gildo cependant, la naissance de ce festival a pour point de départ "un concert que nous avons donné à l’Université de Yaoundé grâce à l’entregent de Guy Moret et à la disponibilité du chancelier Joseph Owona qui a adhéré tout de suite. Au sortir de ce qui fût une réussite, nous sommes entrés en réunion au Goethe Institut avec les directeurs des centres culturels étrangers, David Ndachi Tagne et moi. Puis, nous sommes allés au ministère de l’Information et de la Culture où je travaillais et avons été reçu par son secrétaire d’Etat Raphaël Onambélé avec qui nous avons discuté d’un projet de festival. C’est d’ailleurs lui qui a donné le nom de Jazz sous les manguiers, une sorte de transformation de Jazz sous les Pommiers ou sous les Platanes qui avaient cours en France".
"Jazz sans frontières"
C’est ainsi que quatre ans durant, le jazz va avoir sa messe à Yaoundé. Jusqu’à ce que le colonel Teyang en hérite du projet "suite à un forcing" selon M. Ndzana. Forcing qui va éloigner les membres originels qui ne se reconnaissent plus sous ce nouveau concept. Les dernières éditions sont donc pénibles et finissent par disparaître. Il faut attendre le tournant des années 2000 pour voir "Jazz sans frontières" entrer en scène avant lui aussi de décéder quelques éditions seulement plus loin. Suivra une traversée du désert jusqu’à ce nouveau concept de L’Awalé qui fait dire à Jean-Paul Lietcheu que "c’est un signal d’un probable retour en selle de ce courant musical, car les musiciens sont encore là. Il faut seulement que les organisateurs de spectacles qui avaient disparus de la scène reviennent."
Un optimisme que ne partage point Steve Ndzana pour qui "le jazz reste avant tout une musique scientifique. Ce qui a tué le jazz c’est cette intrusion de non professionnels dans le milieu avec leur adoubement par un certain public. Du coup, la nouvelle génération a pensé que le travail de fond comme celui de l’écriture des partitions était superflu. Résultat, la scène jazzistique est pauvre. C’est pourquoi je dis aux jeunes qui sont dans le milieu de travailler, rien ne s’obtient sans travail. L’Etat doit aussi penser à créer des conservatoires pour faire pérenniser un art pour lequel les Camerounais ont des prédisposition". Un vœu qui doit habiter de nouveaux jeunes talents comme Henri Ngassa, le dernier d’une lignée qui a déjà donné deux précédents trompettistes dont le père Ignace qui fit les beaux jours de l’orchestre de la police et le jeune Terence qui coule des jours heureux au pays de Goethe. Tout comme le saxophoniste Kayou qui a déposé ses valises en France il y a quelques années où il a retrouvé de glorieux devancier comme Jean-Jacques Elangué ou Jimmy Mvondo.
Parfait Tabapsi

