Le nouveau représentant de la Côte d’Ivoire en Espagne, qui quitte le Cameroun après six années merveilleuses, est aussi très proche des milieux religieux.
Jean Francis Belibi –

En dehors de ses dernières rencontres officielles auprès des autorités camerounaises pour les cérémonies, c’est auprès des fidèles de l’église qu’il fréquentait au quartier Bastos de Yaoundé que l’ancien " Prédicateur Plein Droit de l’Eglise Méthodiste Unie de Côte d’Ivoire " a choisi de se rendre quelques heures avant son départ définitif du Cameroun où il a assumé pendant près de six ans, les fonctions d’ambassadeur de la République de Côte d’Ivoire. Premier poste de chef de mission diplomatique pour celui que l’on présente comme faisant partie du premier cercle des fidèles du numéro un ivoirien, Laurent Gbagbo. " Quelque soit mes occupations, je vais au culte tous les dimanches ", nous déclarait-il il y a quelques jours dans les locaux de la chancellerie de son pays à Yaoundé, non sans nous recommander d’en faire autant.
Pourtant, l’on sait que les activités religieuses n’ont pas occupé tout l’emploi du temps de ce natif de Toukouzou dans le département du Grand Lahou, au sud de son pays, où il vit le jour un certain 13 janvier 1949. Son arrivée au Cameroun en 2002 coïncidait en effet avec l’ouverture de la mission diplomatique ivoirienne, fermée dès le début des années 1990 pour des raisons économiques. Une réouverture rendue nécessaire en raison de la situation que vivait le pays de Félix Houphouët Boigny. Depuis le mois de septembre 2002 en effet, la Côte d’Ivoire est divisée en deux. Le Sud tenu par les forces restées fidèles au président Laurent Gbagbo et le Nord sous le contrôle d’une rébellion armée.
Sa mission est donc double : outre la réouverture de cette mission diplomatique, il doit surtout soigner l’image de son pays passablement écornée par la présentation qu’en font certains médias, surtout occidentaux, auprès d’une opinion camerounaise qui semble quelque peu étrangère au drame que vit " l’Eléphant d’Afrique ". Celui qui a tour à tour été major au brevet de l’Ecole pratique de la Fonction publique de Côte d’Ivoire section diplomatie, promotion de 1976 et au brevet de la section diplomatie de l’Ecole nationale d’administration (Ena) de son pays en 1984 avant d’intégrer le corps des Conseillers des Affaires étrangères par concours spécial en 1985 et de parachever sa formation à l’Institut diplomatique du Caire en Egypte, ne manque pas de ressources. Ce spécialiste de la prévention des conflits doit plutôt en gérer un.
Celui-ci se déroule à la fois sur le terrain contre les rebelles des Forces nouvelles (Fn) et dans les médias où son pays ne fait pas bonne presse. A Yaoundé, et comme les détracteurs de son pays, le nouvel ambassadeur de Côte d’Ivoire va utiliser le principal argument à sa disposition : les médias. Ceux du Cameroun vont en effet lui ouvrir leurs colonnes, leurs antennes et leurs plateaux. Il s’emploiera avec force à parler de la Côte d’Ivoire, du " pouvoir légitime de Laurent Gbagbo ", à fustiger cette rébellion qui veut prendre le pouvoir par les armes.
Il n’hésitera parfois pas à égratigner l’ancienne puissance coloniale pour son rôle trouble dans le drame que vit le peuple ivoirien. Il sera présent dans les amphithéâtres, pas seulement à l’Institut des relations internationales du Cameroun (Iric) où parfois des conférences sont annulées alors qu’il se trouvait sur le campus de l’Institut, mais aussi dans les facultés et autres écoles spécialisées qui le solliciteront pour parler de la crise en Côte d’Ivoire. " Un ambassadeur est désigné pour faire connaître et pour défendre la position des autorités de son pays ", lancera-t-il lors de l’une de ses sorties. Comme le chef de l’Etat ivoirien, il est un fervent partisan du recours à un scrutin démocratique pour départager les protagonistes politiques de ce pays clé de la sous région d’Afrique de l’Ouest.
" L’éco diplomatie "
Pour Paul Ambohalé Ayoman, " un ambassadeur ne sert pas son pays en restant assis dans son bureau ". Voilà pourquoi on le verra régulièrement sur le terrain, pour parler de la Côte d’Ivoire certes, mais aussi pour apprendre à connaître son pays d’accueil. Il sera de la plupart des randonnées organisées par le corps diplomatique en général et le Groupe africain en particulier à travers le Cameroun profond pour découvrir cette "Afrique en miniature". Il s’agit, selon son expression, " d’aider à faire connaître les richesses touristiques du Cameroun ". Il conduira ainsi ses collègues dans les grottes centenaires d’Akok Bekoé dans la zone de Bikok, dans les profondeurs de Ngomedzap, ou encore en pirogue sur les eaux noires du Nyong vers Mbalmayo. Il se déplacera à travers les différentes régions de notre pays et peut aujourd’hui vanter la beauté du jardin botanique de Limbé, la hauteur du Mont Cameroun, le climat de la zone montagneuse de l’Ouest Cameroun qu’il juge très proche de celui de l’Europe.
Partisan de ce qu’il appelle lui-même " l’éco diplomatie ", celui qui a intégré le ministère ivoirien des Affaires étrangères le 2 novembre 1976 a, tour à tour, occupé les fonctions de Chargé du protocole puis du contentieux, avant d’occuper son premier poste diplomatique en… Iran, où il est deuxième secrétaire de l’ambassade de Côte d’Ivoire en 1977. Retour à Abidjan où il doit s’occuper de protocole et du contentieux au ministère des Affaires étrangères. Paul Ayoman quitte à nouveau la Côte d’Ivoire en 1986 pour l’Espagne où il est Premier secrétaire à l’ambassade de son pays. Une expérience qui dure jusqu’en 1990 quand il retrouve son pays. Puis nouveau départ en 1995, cette fois en direction de l’Egypte où il est fait Conseiller d’ambassade en charge des questions politiques et des relations avec la Ligue arabe.
C’est de la capitale ivoirienne qu’il vivra les différents soubresauts qui mettront fin au pouvoir de Henri Konan Bedié, et la présidentielle d’octobre 2000 qui verra arriver au pouvoir, l’ancien opposant aux régimes qui se sont succédés en Côte d’Ivoire, Laurent Koudou Gbagbo. Avec l’arrivée au pouvoir de son mentor, prendra aussi fin le séjour égyptien de l’ancien directeur du protocole du Front Populaire Ivoirien (Fpi), le nouveau parti au pouvoir. Il est fait ambassadeur extraordinaire, directeur du protocole d’Etat auprès de la présidence de la République de Côte d’Ivoire, le 24 octobre 2000.
Deux ans après, il est nommé ambassadeur de la Côte d’Ivoire au Cameroun, son premier poste d’ambassadeur plein. A Yaoundé, le diplomate est convaincu que le Cameroun et la Côte d’Ivoire peuvent constituer des locomotives pour l’Afrique Noire. Pour cela, il organise en terre camerounaise les Journées promotionnelles économiques, commerciales et culturelles de la Côte d’Ivoire baptisées Semaine ivoirienne au Cameroun (Sic) au Musée national de Yaoundé du 2 au 4 août 2004.
Carrefour d’échanges économiques et culturels, les Sic, selon leur promoteur, rentraient en droite ligne des objectifs de la Déclaration du millénaire de septembre 2000, et par ricochet " une réponse à l’appel lancé aux populations africaines par les Chefs d’Etats (Art 51-58, document du Nepad, Abuja 2001) pour une appropriation du Nepad dans une redynamisation effective de la coopération "Afrique-Afrique" afin de favoriser une régénération commune et simultanée de tous les Etats africains ". L’économie et la diplomatie sont indissociables, selon lui.
Diplomate, l’ambassadeur Paul Ayoman ne dit pas moins ce qu’il pense. " Je ne ressemble pas à celui qui ne dit pas ce qu’il pense ", lançait-il il y a quelques jours encore. En 2006, au cours d’une cérémonie de présentation des vœux à la chancellerie de son pays à Yaoundé, il avait demandé la nomination d’un ambassadeur à la tête de l’ambassade du Cameroun en Côte d’Ivoire. Au nom du respect du parallélisme des formes. Un principe cher en diplomatie. Alfred Nguini a été désigné à cet effet en janvier dernier.
Il prône la résurrection de la Commission mixte entre le Cameroun et la Côte d’Ivoire, en veilleuse depuis… 1978. Seul cadre qui devrait permettre, selon lui, de mieux établir les domaines d’échanges, pourtant très nombreux, entre les deux pays, et l’établissement d’un partenariat bénéfique pour le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Il est pour le respect strict du droit de réserve dans le domaine de la diplomatie, conformément à la Convention de Vienne. D’où son aversion pour tous ses collègues, surtout ceux du Nord, qui n’hésitent pas à s’immiscer dans les affaires intérieures de leur pays d’accueil. " Les pays africains ont leur dignité qui doit être respectée ", clame-t-il.
A 59 ans, et après près de six années pleines passées au Cameroun, Paul Ambohalé Ayoman quitte le Cameroun pour une nouvelle expérience à Madrid en Espagne. Un pays où on imagine bien qu’il n’aura aucun mal à s’adapter, l’espagnol étant avec le français et l’anglais, les langues qu’il parle couramment. Avoir le même bonheur dans son nouveau pays d’accueil, qu’il retrouve 22 ans après y avoir séjourné, est tout… le mal qu’on peut lui souhaiter. Mais pour un enfant de Dieu, le mal n’est-il pas la meilleure expression du bien?
Repères
Nom : Ayoman Ambohalé Paul
Naissance : 13 janvier 1949 à Toukouzou (Grand-Lahou)-Côte d’Ivoire
Etat civil : Père de 4 enfants
Fonctions actuelles : Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Côte d’Ivoire près le Royaume d’Espagne
Principaux postes occupés : Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Côte d’Ivoire au Cameroun (2002-2008) ; Ambassadeur extraordinaire directeur du Protocole d’Etat (octobre 2000-octobre 2002) ; Conseiller à l’ambassade de Côte d’Ivoire en Egypte ; Premier secrétaire à l’ambassade de Côte d’Ivoire en Espagne ; Chargé du protocole et du contentieux au ministère des Affaires étrangères à Abidjan ;
Fonctions politiques : Conseiller général du Grand Lahou depuis 2002 ; directeur du protocole du Fpi (1993-1995) ;
Responsabilités religieuses : Prédicateur de plein droit de l’Eglise méthodiste unie de Côte d’Ivoire
Distinctions honorifiques : Officier de l’Ordre national de la République de Côte d’Ivoire ; Prix du meilleur ambassadeur au titre de l’année 2004 du Comité national d’excellence et d’initiative (Cnei) du Cameroun