Déclin : Le théâtre camerounais se meurt
Les principaux acteurs disent opter pour la scène internationale plus porteuse.
Justin Blaise Akono – " Aujourd’hui, on ne se demande plus : quelle est la pièce programmée ? On se demande plutôt : y aura-t-il théâtre ? " Cette remarque d’André Bang, comédien, metteur en scène, opérateur culturel, promoteur du théâtre de la rue, annonce les couleurs dans le débat sur le bilan du théâtre camerounais. La semaine dernière déjà, les différents acteurs du secteur se sont retrouvés au centre d’art contemporain Africréa de Yaoundé, dans le cadre d’un colloque intitulé " théâtre camerounais : bilan et perspectives ". Sur la table des hommes de théâtre, des dossiers sur la promotion, la professionnalisation, la diffusion et le rôle des uns et de autres.
Hubert Mono Ndjana, dramaturge et par ailleurs président du conseil d’administration de la société civile du droit d’auteur de la littérature et des arts dramatiques (Sociladra), faisait remarquer, dans le sens du débat que : " Le théâtre fait preuve de vitalité avec une marge d’expression un peu plus grande qu’autrefois. Le théâtre a quitté l’aire burlesque pour réfléchir sur les questions de l’heure telles que la corruption et les problèmes politiques les plus pointus ".Un constat qu’il nuance lui-même : " Nous avons constaté la défection des salles de spectacle. Très peu viennent aux festivals. Même ceux qui sont gratuits ". A cette triste situation, plusieurs raisons, dont la première semble infrastructurelle. " Les salles de spectacles n’existent pas pendant que les comédiens font des bonds prodigieux sur la scène internationale. C’est le paradoxe camerounais ", s’indigne Hubert Mono Ndjana.
Le comédien Massa Batré rappelle que : " le Cameroun n’a plus d’infrastructures où les comédiens peuvent s’exprimer ". Salomon Tatmfo, plus connu sous le nom de " Essola " le sorcier, lui, sait ce que sont devenues les salles de spectacle " Les salles de spectacle d’hier sont devenues des supermarchés ". André Bang est plus critique : "Il n’y pas de salles au Cameroun. Ce sont les centres culturels étrangers qui accueillent les spectacles. Et pourtant, le théâtre camerounais a un grand public. Au Cameroun, c’est le politique, la politique et rien que la politique ", martèle-t-il. Et pourtant, " ce sont les salles qui donnent une densité au spectacle. Au Centre culturel camerounais par exemple, il y a un problème de sécurité", estime José Charles Ewané, comédien, metteur en scène et directeur artistique des rencontres théâtrales du Cameroun (Retic).
Qualité
Charles Nyatte, comédien, créateur de la troupe les Tréteaux d’ébène en 1969, nostalgique, se souvient que "la décennie 70 est l’âge d’or du théâtre camerounais. Ce théâtre qui était déjà gratuit et nous nous produisions pour le plaisir. L’écriture s’est développée, les prix sur la scène internationale se sont multipliés à l’instar de Patrice Ndedi Penda (Le fusil), Raymond Ekosson ". Mais, " après les années 80, les gens ont commencé à déserter les salles parce qu’on leur présentait déjà n’importe quoi. Les principaux acteurs de la filière avaient pris goût à l’argent et le travail était déjà mal fait ", commente " Essola ", comédien depuis 1966. Massa Batré indexe " ces charlatans qui en profitent pour gagner du terrain ". La plupart pointent du doigt l’arrivée de la télévision.
D’autres personnes estiment que la formation des comédiens y est pour quelque chose. La plupart des " anciens " reconnaissent avoir été formés sur le tas. A l’Université de Yaoundé I, une filière de la faculté des arts, lettres et sciences humaines forme dans les arts dramatiques. Mais, selon José Charles Ewané, directeur artistique des Retic, "cette filière forme plus des diplômés que des professionnels. Il existe aussi des formations ponctuelles comme lors des Retic. En attendant, les Camerounais, qui sortent pour se former, ne reviennent souvent pas".
Les planches sont alors désertes. "Le théâtre camerounais est en train d’évoluer. Mais, il fait son bonhomme de chemin à l’extérieur. Car, nous ne pouvons plus continuer de fonctionner dans un régime qui ne donne pas la possibilité de fonctionner ", se plaint André Bang.
C’est alors qu’émerge le problème financier. Les opérateurs de spectacles, organisateurs de festivals et bien d’autres manifestions relatives au théâtre disent se tourner vers la coopération internationale. Ambroise Mbia, président des Retic, reconnaît que " cette coopération internationale apporte son soutien matériel et financier pour la diffusion des spectacles ". Cet apport reste un appoint car, à l’ouverture des Retic, Ambroise Mbia a déclaré qu’il " est toujours difficile de réunir les fonds selon le budget arrêté.
Festivals
Depuis quelques temps, le ministère de la Culture offre une aide aux artistes dans le cadre du compte d’affectation spéciale pour le soutien de la politique culturelle. André Bang, directeur du Festival Net Plateau Vivant, a reçu 3.000.000 Fcfa alors qu’il en avait demandé 17.000.000. " On pousse les gens vers la médiocrité ", se plaint le concerné, avant d’ajouter que " le Cameroun est le socle de l’assassinat du théâtre camerounais ". Hubert Mono Ndjana révèle que " beaucoup de comédiens se disent frustrés, ils ont regretté d’avoir remporté des prix à l’étranger sans qu’un écho n’en soit fait ".
La vitalité qu’évoque Hubert Mono Ndjana s’exprime aussi sur les planches. En dépit des moyens toujours insuffisants, quelques festivals continuent à maintenir en vie le théâtre camerounais au Cameroun : le festival les moments du conte (Festmoc), les rencontres théâtrales internationales du Cameroun (Retic), Festi-Forum, le festival africain pour l’enfance et la jeunesse (Fatej), le festival des Arts et Théâtre pour l’Enfant Africain (Fatéa), ainsi que le Festival Net Plateau Vivant d’André Bang.
Outre des troupes venues de plusieurs pays africains ou occidentaux, quelques compagnies locales continuent à espérer. Il s’agit notamment des Masques noirs du Cirac de Alex David Longang, Le Cocrad de Jacobin Yaro, Guillaume Ekoumé de Douala, Musinga Drama Group of Buea de Victor Elame Musinga, la compagnie les Copains d’abord avec Narcisse Kouokam, la compagnie We Guara avec José Charles Ewané, le Théâtre du Chocolat avec Etoundi Zéang, etc. " Scènes d’ébène " de Tony Meffe fait partie de associations, qui organisent aussi des rencontres théâtrales.
Pour un retour en salle des amoureux du théâtre et une rentrée effective sur les planches, Hubert Mono Ndjana propose que " l’Etat donne un statut à l’artiste camerounais dans le cadre du théâtre national. Ceci pourra motiver les jeunes générations". Salomon Ntatmfo, " Essola ", suggère " qu’on redevienne sérieux comme avant et que les gens ne fassent pas ce métier parce qu’ils n’ont rien trouvé d’autre à faire. Que l’artiste puisse ressentir les retombées de son travail ". Ceux des artistes sollicités sur la scène internationale disent pouvoir vivre de leur art.
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