Depuis plus de deux ans, le ministère de la Culture n’a pas reversé le moindre centime aux bénéficiaires…
Eugène Dipanda – La réaction de Ama Pierrot laisse deviner une certaine résignation. Pour le meilleur artiste de l’année 2006, en effet, "Il vaut mieux désormais vivre comme si le ministère de la Culture n’existe plus. Les artistes sont fatigués de courir après un argent qui leur revient pourtant de droit. Ça ne vaut plus la peine de miser sur le compte d’affectation spécial créé par le président de la République. Pour la production de nos œuvres, nous nous battons avec nos propres moyens et avec les aides de nos amis…". Comme Ama Pierrot, la majorité des hommes de culture sont simplement amers, lorsqu’on évoque la question du soutien public à la politique culturelle du Cameroun. Depuis le mois d’avril 2005, période à laquelle une liste des bénéficiaires des fonds du compte d’affectation spéciale a été rendue publique par la Commission des Arts et Lettres du ministère de la Culture, rien, en effet, n’a plus bougé en faveur des artistes camerounais.
Lesquels, plus que jamais, ont pourtant multiplié des demandes, qui sont actuellement empilées dans une sorte de débarras de leur département ministériel de tutelle. Créé par décret du président de la République le 05 décembre 2001, et ouvert à la Banque des Etats de l’Afrique centrale (Béac), le compte d’affectation spéciale pour le soutien de la politique culturelle est, en principe, doté de ressources d’un montant d’un milliard Fcfa arrêtées annuellement par la loi des finances. Selon l’article 3 du décret qui le crée, ce compte d’affectation spéciale est alimenté, entre autres, par "les redevances versées au titre de la représentation ou de la fixation du folklore ; les redevances versées au titre de l’exploitation des œuvres, interprétations, phonogrammes, vidéogrammes et programmes du domaine public ; la rémunération pour copie privée des phonogrammes, vidéogrammes et œuvres imprimées ; toutes autres ressources autorisées par la loi des finances".
Blocages
En relisant le décret du 05 décembre 2001, le principal objectif visé à travers la création de ce compte, est d’"encourager la production littéraire et artistique camerounaise". A ce titre, la subvention de la création et de la diffusion des œuvres, la modernisation des organismes de gestion collective, la garantie des prêts consentis aux artistes par les établissements de crédit, les secours aux conjoints et aux descendants des artistes décédés, le financement des organismes de solidarité professionnelle, sans oublier le décernement régulier des prix aux meilleurs créateurs artistiques, devraient automatiquement trouver des solutions idoines en s’appuyant sur le compte spécial. Mais, en est-on parvenu six ans après ?
Selon certains cadres du ministère de la Culture, qui, curieusement, requièrent tous l’anonymat lorsqu’on aborde avec eux le sujet, depuis la création du compte d’affectation spécial, la totalité du budget, c’est-à-dire le milliard Fcfa attendu, n’a jamais été mis en entier à la disposition de ce département ministériel. Pour des raisons nébuleuses, certaines sources précisent d’ailleurs que ce montant a "rarement" atteint les 50%.
Dans le même temps, les informations mises à la disposition de la presse par le ministère de la Culture en 2005, faisaient état d’une enveloppe de seulement 850 millions Fcfa prévue pour le compte ; avec, en plus, une précision de taille : "les décaissements sont fonction des recettes". Dès la première année de fonctionnement du compte spécial, la subvention prévue était d’un milliard Fcfa, mais les responsables du ministère de la Culture confient que 300 millions Fcfa seulement avaient pu être débloqués auprès du Trésor public. De ce point de vue, disait-on alors au Mincult, "La publication des listes des bénéficiaires est essentiellement tributaire des mises à disposition des fonds de la part de l’administration des Finances…". Chaque mois pourtant, selon des sources internes au ministère de la Culture, la Commission des arts et des lettres, composée d’une douzaine de membres, reçoit environ une centaine de dossiers de demande de soutien introduits par des artistes de divers secteurs. Autre obstacle : le Compte d’affectation spéciale est géré, selon le décret qui le crée, par un agent du ministère des Finances, qui, seul, signe les chèques.
Mais, les autorisations de dépenses relèvent exclusivement du ministre d’Etat chargé de la Culture, Léopold Ferdinand Oyono. Lequel ministre d’Etat, c’est désormais un secret de polichinelle, est presque toujours absent de son poste du fait d’une santé de plus en plus fragile. Depuis le mois de juillet dernier, affirment certains de ses collaborateurs, il n’a plus mis ses pied dans son bureau…
Dès lors, c’est le flou total quant à une probable distribution de la manne issue du compte d’affectation spéciale. Qu’ils soient hommes de théâtre, humoristes, littéraires, cinéastes, promoteurs de festivals, plasticiens, musiciens ou chanteurs, plus aucun artiste ne semble croire en l’opportunité du compte d’affectation spéciale.
Au niveau du ministère de la Culture, le sujet relève presque du tabou. Aucun des responsables en place ne juge opportun d’en dire un mot, au risque, dit-on ici, que tout cela soit répercuté en "haut lieu". Comme cela est prévu par les textes, les fonds issus du compte spécial d’affectation devraient passer par l’agent comptable du Mincult, pour être enfin payés aux artistes sélectionnés dans le cadre des aides. Une orthodoxie qui régulièrement été bafouée. Mais comment parvenir à redresser la barque lorsque la machine administrative s’avère ainsi grippée ?