Le discours que Paul Biya devait prononcer

“ Mes chers compatriotes,
“ Notre pays est en train de vivre des événements qui nous rappellent les mauvais souvenirs d’une époque que nous croyons révolue ”.
Je comprends que la vie de plus en plus chère, conjuguant avec le chômage, puisse en particulier conduire les jeunes à une certaine impatience. Mais, je pense qu’il n’est pas sage, qu’il n’est dans l’intérêt de personne, de détruire ou d’incendier les édifices publics et les entreprises économiques qui sont des lieux d’emplois et des outils de production de la richesse dont le pays a besoin. Car, cela ne peut que créer d’autres chômeurs et aggraver notre pauvreté.
C’est pourquoi je vous demande dès cet instant, et avant toute chose, de suspendre toutes les manifestations, afin que “ les délinquants attitrés ” ne prennent pas prétexte de vos revendications légitimes, pour continuer la casse et le pillage des entreprises, et la destruction du patrimoine de l’Etat, toutes exactions qui sont inadmissibles et ne peuvent rester impunies.
M’adressant en particulier aux jeunes qui parlent à tort ou à raison de “ promesses non tenues ”, et à nos épouses et mères qui ont des difficultés à nourrir nos familles en ce moment, je voudrais rappeler que depuis le début de cette année, j’ai engagé mon gouvernement à passer résolument à l’action, grâce à la petite marge de manœuvre que nous a donnée l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative Ppte. Et je puis vous assurer que le Premier ministre et son équipe sont à pied d’œuvre pour étudier toutes les mesures possibles et de nature à résoudre, au moins progressivement, aussi bien le problème du niveau de vie que celui du chômage des jeunes.
Comme vous le savez, des mesures ont déjà été prises pour rendre accessibles au panier de la ménagère certains produits de première nécessité. Peut-être, le cas échéant, faudrait-il seulement leur trouver des modalités d’application plus efficientes. D’autres sont en cours d’étude, et notamment concernant certains salaires. Au terme d’âpres négociations avec les syndicats des transporteurs, le gouvernement vient par exemple de concéder une baisse sur les prix du carburant, ce qui allège les coûts de facteurs dans les entreprises de tous les secteurs de l’économie. C’est bien la preuve que dans les cadres institutionnels appropriés, “ il est toujours possible de trouver une solution par la négociation à tout conflit social ”.
A ceux qui demandent que notre Constitution actuelle soit révisée, comme à ceux qui n’en voient pas encore l’opportunité, je rappelle que le débat est sans doute intéressant, mais un peu prématuré, au regard des priorités auxquelles le gouvernement et moi-même sommes actuellement attelés, pour résoudre cette crise économique et sociale dont nous sommes en train de vivre l’épiphénomène.
S’il s’en trouve pour s’inquiéter de savoir si je serai à nouveau candidat en 2011, ils n’ont qu’à bien lire la constitution qui n’est pas encore modifiée, que je sache, et se mettre promptement au travail pour m’aider à bien assumer d’abord le mandat actuel jusqu’au bout. C’est pour cela que j’ai demandé à mon gouvernement, et à l’administration publique, de sortir des séminaires à répétition, pour entrer dans le temps de l’action.
Je veux donc dire une fois de plus à la jeunesse camerounaise et à tous mes compatriotes qui souffrent… que je les ai compris. Et que tout ce qui est possible sera fait, aussi bien dans la lutte contre la corruption et les détournements de fonds publics déjà en cours, que dans la recherche des solutions à la vie chère et au chômage, afin que d’ici les semaines à venir, chacun ressente à son niveau, le frémissement que connaît notre économie après deux décennies de souffrances imposées par l’ajustement structurel.
Que reviennent donc la paix et l’espoir dans nos villes et nos foyers. Et que les autorités administratives policières et judiciaires, chacune en ce qui la concerne, travaillent pour rétablir l’ordre social, sans se départir du respect des droits humains, en sachant distinguer entre le bon grain et l’ivraie, afin de ne pas compromettre l’avenir de ces jeunes qui, ça et là, ont été entraînés à leur insu, dans des actes répréhensibles de vandalisme et de pillage. Le Cameroun doit rester un pays de paix et de justice. Vive la République ! ”
A notre sens, – même s’il ne s’agit que d’une errance de l’esprit – voilà ce qu’aurait dû être, ou plutôt dans quel sens aurait dû aller le discours de M. Biya, au soir du 27 février, alors que toute la nation attendait de lui qu’il sonne la fin du chaos dans le pays, par un discours d’apaisement et d’assurance.
Au lieu de quoi, on a vu apparaître sur les écrans de télévision, le shérif du conté Rdpc, visage courroucé et grave, le colt pointé sur de mystérieux “apprentis sorciers” dont l’objectif, dit-il, “ est d’obtenir par la violence ce qu’ils n’ont pu obtenir par la voie des urnes ”. Les “ apprentis sorciers ” ne sont-ils pas à l’école d’agrégés ou de maîtres en sorcellerie ? Toujours est-il qu’après les avoir rendus responsables des vies perdues du fait de la répression, le président du Rdpc a tenu à rappeler à ceux qui ont tendance à l’oublier, que “ le Cameroun est un Etat de droit ”. Par quoi il faut probablement entendre un Etat de son bon droit, puisque ces tristes événements qui sont brutalement venus endeuiller humainement et économiquement le pays, sont la résultante fatale d’un système de prédation, de passe-droits et d’arrogance, érigé en gouvernance depuis les 25 dernières années au cours desquelles il a toujours fait comme si, au moins par parole et par action, il nous disait : “ l’Etat c’est moi ”.
Force à quelle loi ?
Lorsque le président dit, par exemple, que “ tous les moyens légaux dont dispose le gouvernement seront mis en œuvre pour que force reste à la loi ”, il me vient à l’esprit deux questions idiotes. Primo : est-ce bien un moyen légal que de substituer à la police et à la gendarmerie, les forces de troisième catégorie (l’Armée) dans une opération urbaine de maintien de l’ordre, quand on sait que les militaires sont formés pour tuer, et qu’on charge délibérément leurs fusils de balles réelles ? Secundo. La force doit-elle rester à la loi constitutionnelle qui protège les libertés citoyennes, ou bien à l’arrêté d’un gouverneur qui interdit aux citoyens de marcher pour exprimer une opinion contraire à celle du parti au pouvoir ? A moins que dans la logique de “ l’Etat c’est moi ”, on nous dise que l’opinion du roi fait loi et que ses désirs sont des ordres impératifs.
Une chose est sûre. Force ne restera pas à cette loi qualifiée de “ révolutionnaire ” et en vigueur dans le pays depuis le 1er janvier 2007, que l’on appelle le “ Code de procédure pénale ”. Car, dans les procès expéditifs organisés à Douala, Yaoundé et les autres villes en crise, contre environ un millier de jeunes, adolescents pour la plupart, depuis le vendredi 29 février, se déroule un scandale judiciaire sans précédent.
Des prévenus adultes et mineurs mélangés dans les mêmes audiences, et dont l’identification n’est pas certaine, puisqu’ils sont poursuivis entre autres pour défaut de carte d’identité nationale, sont jugés avec des âges que les juges leur attribuent (pas d’acte de naissance dans le dossier) sur la base des P.v. d’audition qu’ils n’ont pas signés, et condamnés à 6 mois, ou de un à cinq ans de prison ferme, sans aucune référence à leur passé pénal, puisque comparaissant sans extrait de casier judiciaire…
Pour que force reste à la loi, sont-ils ainsi jugés par des tribunaux de droit commun ou des tribunaux d’exception qui relèvent de l’ordre politique ?
Par Jean Baptiste SIPA

